Classé dans : Écrits
C’est l’histoire d’un jour, n’importe lequel. Un de ces jours qui se répètent et se ressemblent, tous ces jours qui se suivent dans l’éternelle rotation de la terre.
C’est aussi l’histoire d’une petite fille, pas n’importe laquelle. Une de ces petites filles pour qui tout est possible, parce qu’on leur a appris que impossible n’était pas français.
Jamais on aurait cru que cette petite fille grandirait, comme on n’aurait jamais cru que la poussière de graine deviendrait un monument, un monument qui respire, qui fait de l’ombre sous un soleil ardent, qui croît, qui permet à la douce brise de chanter entre son feuillage et qui s’abreuve dans les rivières.
Des années durant, la petite fille allait s’asseoir près de l’arbre, à l’ombre, écouter le chant du vent, rêver et regarder la rive être soutenue par les racines fortes et robustes du roi en bois.
Un jour, ce jour quelconque, la fillette parla à l’arbre.
« Que fais-tu ? »
« J’attends les saisons. »
« Les saisons ? »
« Que voudrais-tu d’autre que je fasse ? »
« Courir, voyager, sentir l’herbe fraîche le matin. »
« Je ne peux marcher, ni courir, mais je peux voyager. Mes racines sont si longues qu’elles sentent le pouls de la terre et mes branches si hautes qu’elles respirent l’air de l’espace et sentent la poussière d’étoile qui trouve refuge en leur écorce. Je sens l’herbe qui me chatouille les pieds et la rosée délicate dont je me drape chaque matin. »
La petite ne comprit pas ces paroles, puis alla jouer au loin, loin de cet arbre dont les paroles étaient un charabia, loin de cet étrange végétal qui ne comprenait pas ce qu’était voir le monde, sentir son propre pouls battre, loin de cet objet inanimé qui tentait de se convaincre du contraire. Elle vivait, elle avait des yeux pour voir le monde. L’arbre, que lui restait-il ? Que des racines aveugles, une écorce usée dans laquelle seule les résidus industriels se logeaient, rien de plus.
Cette jeune fille grandit. Quand les années se furent longues et difficiles, il lui arrivait de revoir l’arbre et tenter de comprendre ce qu’il lui avait dit. Cependant, il y avait trop d’amertume en elle pour qu’elle sache entendre la signification de la réponse de l’arbre. La vie l’avait faite amère, l’avait déçue et les rêves qu’elle avait entretenus au pied de l’arbre s’étaient envolés avec l’enfance.
C’est aussi l’histoire d’un autre jour, pas n’importe lequel. Un de ces jours où tout change, où la vie renaît et que le piaillement des oisillons se fait de plus en plus pressant. La petite fille était devenue grande, elle tentait de puiser sa force à gauche et à droite, enfilant chaque jour comme des bas de nylon, mais un peu plus rapiécés.
Elle retourna voir l’arbre, pour lui dire qu’elle avait compris. Mais le temps, comme il l’avait fait avec ses rêves, avait dépouillé l’arbre de sa vigueur, de sa solidité et il sembla alors si petit à la grande fille. Elle s’assit à ses pieds et encercla le tronc avec ses bras. Puis, elle entendit. Le pouls de l’arbre, son humanité. Elle vit les nœuds, les marques de l’arbre et ses racines qui s’enfonçaient sous le sol, qui retenaient le sol, le sol sous ses pieds.
L’arbre avait vieilli, au même rythme que la petite, mais combien de fois semblait-il plus vieux. Comme si les années passées avaient été cents coups sur son écorce, cents rugissements des moteurs de scies. La fille devenue grande aima alors l’arbre, comme elle avait aimé son ombre rafraîchissante, son duo avec le vent, sa présence d’antan. Elle avait essayé de comprendre l’arbre, elle avait essayé de tout comprendre, mais elle n’était pas un arbre. Elle l’avait finalement compris. Elle ne pouvait pas le savoir, mais elle pouvait aimer l’arbre, animé d’une vie propre, animé d’une sensibilité propre à ses racines. Elle ne pouvait que faire cela, elle ne pouvait pas tenter de juger l’arbre dans son existence d’arbre, ni dans ses paroles d’arbre, ni dans son regard d’arbre et ni dans sa nature même.
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(Petite “parabole” que j’avais écrite à ma Mlle Liberté. Un peu vieillot mais question de ne pas laisser mourir Z… je reviendrai mais seulement lorsque l’horloge me le permettra. Signé: “Parce que même si je ne te comprends pas toujours, il me reste encore la capacité de t’aimer”. Mais les choses changent, et si j’avais à réécrire ce texte, l’histoire serait tout autre… avec la même fin bien sûr.)
Je n’ai eu qu’à y penser. Il n’a suffit que d’une petite pensée, d’une chose plutôt banale quand on y pense, pour changer cette journée. Tout s’était figé et la réalité semblait suspendue entre l’expiration et l’inspiration suivante.
Je n’ai posé aucune question. Je me suis levé, et j’ai apprécié le moment béni qu’on m’avait accordé. Je me suis promené dans les rues comme on se promène dans un musée de cire. Contemplatif, je n’ai pas osé tenter toucher quoique ce soit, de peur de rompre la magie. Puis, lentement, j’ai oublié la raison pour laquelle j’avais voulu si ardemment suspendre le temps. J’ai oublié le bourdonnement de la ville, maintenant qu’il s’était envolé avec le temps. J’ai oublié ses yeux, ses yeux de fauve à l’appétit cruel, j’ai oublié ses chevilles délicates, j’ai oublié son mépris de ma personne, j’ai oublié que je me détestais en tant qu’objet de son aversion, j’ai oublié la façon dont elle m’a dit « Arrête, Manuel, c’est fini » et la façon dont elle est partie. Le miracle n’était peut-être pas que le temps soit suspendu, mais que ma mémoire ait pu défaillir au point d’oublier le vide qu’elle avait laissé en moi.
Je me suis mis à courir. Quoi de mieux que courir ? Courir et se faufiler entre des personnes immobilisées, courir et se sentir encore plus rapide, la sensation de vitesse décuplée par l’immobilité de tout ce qui ait pu exister dans le monde à ce moment. Je ne me souviens plus exactement dans quelle partie de la ville je me suis retrouvé à la fin de ma course contre moi-même, mais je sais que le temps n’avait pas encore repris son cours. La crainte que si j’évoquais, même en pensées, cette idée, que le sablier recommencer à couler et le sable à chuter, qu’il m’entraîne dans sa chute m’amena à encore plus apprécier l’instant. Moi, Manuel, vaincu et invincible pourtant, chétif mais puissant, puissant dans ces minutes volées à l’éternité, j’ai trouvé ma place dans l’univers.
Puis, d’un pas plus lent, je me suis dirigé vers son appartement. J’ai pris les escaliers, l’ascenseur étant figé depuis probablement une heure. J’ai tourné doucement la poignée de la porte 1280 et l’entrebâillement ne me laissa rien voir. Puis, je l’ai vue. Elle était assise en tailleur, elle avait le combiné de téléphone à l’oreille et trônait, juchée sur le comptoir de la cuisine. Elle était si belle, mais ma mémoire m’a fait défaut une nouvelle fois. Plutôt, je me suis souvenu à nouveau de nos dernières disputes, de ses derniers regards glacés et de notre adieu violent. J’ai oublié le temps, le temps qui de toutes façons avait arrêté de compter pour moi les secondes, j’ai oublié que j’avais connu ce souffle d’exaltation et d’adrénaline après tout ce mélange chimique et surtout mortel que j’avais pris.
Il n’y a pas d’inspiration suivante. Il n’y a rien avant, pendant et après. Je suis resté dans ce no man’s land temporel pour toujours. J’y suis encore. Et vous savez quoi ? Avant de mourir, ne serait-ce qu’un instant, les rôles s’inversent. Leur existence est suspendue, la vôtre, la mienne, vit plus que jamais. J’attends de respirer de nouveau et de m’éteindre, j’attends la fin.
Dont les entrailles se taisent
Chercher la lumière
Loin de l’interrupteur
Se brûler les doigts
Sur le bulbe
Au feu
C’est un pétale solitaire
Le rayon s’évade par
Les rares sons émis
L’aphonie du cœur
Cloué par l’éphémérité de la vie
Drapeau brandi
Blanc par défaut
Reconnaissance de l’épuisement
Nul ne veut mourir au combat
Sans obtenir gain de cause
N’y a-t-il aucune certitude
Autre de ne rien avoir
Que la poussée d’en dedans
La voix inconnue, intruse
Si la noirceur se tait
Cette voix ne peut-elle pas se taire
Ignorer est un luxe
Dont la conscience
N’ose point faire fi
À la fin d’une phrase
Parce que l’amour encore /
Ignorer est un luxe
Rarement offert.
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Même lorsqu’on exclue toute violence dans le geste, car heureusement la destruction n’a pas le monopole de la beauté, la douceur ne fait que confirmer ce geyser dont le souffle est retenu, comment une maîtrise du caractère permet à l’être de surpasser sa nature de bête (et rares sont ceux qui en aient jamais vu la manifestation pure). Une femme douce a peu de mérite comparé à un homme doux; ainsi est la réalité. Elle peut en revanche démontrer sa force de caractère avec fierté, car là n’est pas son tempérament général. Il va sans dire qu’une femme peut être aimée et désirée pour sa douceur, autant qu’un homme peut l’être pour sa force. Mais dans nos sociétés modernes, les extrêmes tendent à être diabolisés. Voilà probablement le problème dans ces hommes trop fiers qui affichent leur virilité toute naturelle comme s’ils pouvaient en tirer de la considération. Or, il ne suffit pas d’avoir un talent pour s’en voir récompensé. Seul le travail peut être reconnu véritablement; du moins si nous nous en remettons au principe d’équité. Voilà donc toute la splendeur des hommes civilisés qui mêlent habilement force et douceur. Un homme qui tire avantage de sa force se rabaisse, et celui qui parvient à ses fins tout en réservant sa force pour des situations extrêmes s’élève. N’est-ce pas le charme de ces super héros? Leur force surhumaine ne sert qu’à combattre les « méchants » qui eux, utilisent leurs pouvoirs à tort et à travers. [Après tout cela, Clark Kent n’est désormais plus un mystère.]
Dans cet extrait, j’évite de viser particulièrement ces hommes qui me plaisent, mais par défaut ceux qui possèdent cette qualité de « modestie virile » me plaisent; me voilà juge impartiale. Fort heureusement, notre société moderne favorise ce type de personnalité et les générations à venir sont prometteuses.
Cette certaine chose
Un sentiment vif
Qui siffle comme l’air qui fuit
Rayon incandescent
Jugements rapides et précipitation
Succession de regards furtifs
Sans compter les mots en suspens dans l’atmosphère
Polluent la lumière
Constant mouvement de particules
Infime répulsion inévitable
Ajout, portée
Chute, pointe
Éblouissement
Rotation
Clair-obscur
Quelques mouvements brefs
Dos ronds et pieds plats
Il n’y a que – tous cambrés
Entre l’ombre et la chaleur
Courbes et lignes discordantes
Brisent la dérive de la poussière
L’espace se tord sous nos doigts
Qui piquent durement le vide
Aiguilles d’une horloge
Ne laissant indemne que la pénombre
Entre l’astre et la ligne d’horizon
Réverbères criant parmi la solitude de la nuit
Vibration, tremblement
Bruit sourd, grondement
Quelque certaine chose s’en va à pas feutrés
Monochromatique chorégraphie en suspension
Qu’un répit volé
Dans un dédale incongru
Fragments d’existences surréalistes
Débris de miroir
Ostentation d’humanité
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Qui est tombé de haut
Je traîne ma peine
Une larme qui coule
J’ai dans la gorge une boule
Comme une pierre qui roule
Perdue l’innocence des jours
Passés dans la cour de l’école
Du bonheur, j’en ai pas
Y en a que pour Pierre et Paul
Foutus autobus, jamais fichus d’arriver à l’heure. J’ai mis mon tailleur gris avec des raffinées lignes roses, que je réserve pour les grandes occasions. Voyez-vous, il s’agit de la première entrevue depuis des lustres. J’étais journaliste pour les publications sporadiques dans ma jeunesse d’étudiante, mais je n’avais jamais envisagé sérieusement le journalisme. La médecine, le droit, l’actuariat, mais le journalisme? Enfin, le voilà! Laissez-moi vous dire que je dors péniblement depuis quelques jours, angoissée à l’idée que cette entrevue puisse déterminer le fil de ma carrière. Si seulement les gens pouvaient faire preuve de civisme, ne pas laisser leurs sacs dans l’allée. Merci, mademoiselle Quelle-humanité-de-merde, avec tes trois piercings et ton jeans troué, de ne pas débarrasser ton sac du siège que je pourrais potentiellement occuper. Regard hargneux : elle s’assure de bien marquer son territoire. Bon… Exactement, non, je n’ai jamais voulu être journaliste, mais il y a de ces choses qu’on ne peut prévoir, c’est moi qui le dis… Enfance malheureuse? Sûrement pas. Si j’ai ces tics nerveux, c’est plutôt dès l’adolescence que je les ai développés. Non, je n’avais pas trois piercings, mais quelques paires de jeans troués. Absolument rien à voir avec le remariage de ma mère avec un ivrogne fini; j’avais 7 ans. Je ne souciais pas de cet imbécile, quoiqu’il ait pu faire.
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Vole”
Mais pas le jour où je décolle
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”
Voilà que je tombe sur un article, paru dans le journal. « Dénichez le job idéal». Je ne crois pas vraiment en ces recettes, je n’aime pas qu’on m’aide à diriger ma vie. Mais je suis curieuse – j’ai lu l’article et essayé la méthode suggérée. Faire une liste, me renseigner sur les métiers, etc. Et me voilà, debout dans un autobus débordant, grouillant… eh Monsieur, faites attention à votre coude, ayez un minimum contrôle de votre corps! Non mais… Je n’ai jamais vraiment eu peur de la vie; même si la vie, comme je l’ai lu je ne sais plus trop où, la vie c’est une maladie incurable. Petit dictionnaire des idées préconçues sur la folie, ça me revient. Intéressant ouvrage, notez le titre. Un petit truc de rien, mais voilà. Dans un prochain reportage? Tout dépend de celui que je vais faire d’un instant à l’autre, ne sautons pas d’étape. Il faut simplement attendre de sortir du trafic… Mon mari? Ce qu’il en pense? Ce qu’il pense? Non, ça va, j’avais compris. J’ai simplement un peu de mal à associer le mot « mari » et « penser », le mien n’a jamais été exemplaire en la question. Heureusement, j’ai plein d’amies qui m’encouragent, des anciennes collègues, des membres de mon club sportif. Tout le monde me supporte, si mon mari devait en faire de même, j’aurais ma dose de cheerleading, non merci.
Me fait tant marcher que j’en crève
Jacques a dit : “Certes, je lui pardonne”
Jacques est un rêve, pas un homme
Reste
Une mélancolie cachée
Sous mon manteau de pluie
Qui traîne encore
Je ne sens plus le vent dans mes voiles
Dis-moi à quoi me sert mon étoile
Si je perds le Nord ?
Mes îles, je les ai méritées
Mes ailes, je [ne] les ai pas volées
J’ai tout fait comme tu m’as dit
Mais le rêve s’évanouit
J’ai des grandes ambitions, c’est vrai. Parfois je me vois au chevet de Benoît XVI, « quel est le dernier mot que vous voulez adresser à l’humanité », mais c’est plutôt pour rire. N’empêche, les grandes cérémonies m’ont toujours touchée. Lady Diana, entre autres. Le silence respectueux, les roses, la photographie officielle sur le cercueil, les grands discours. Est-ce un sourire en coin que je vois? Pourtant, ce n’est pas matière à rire. Je regarde souvent la nécrologie, et je vais assister aux funérailles qui sont le plus prometteuses. Lorsque les membres mentionnés de la famille sont au nombre d’au moins quatre, c’est un beau buffet assuré. Allocutions émouvantes, en plus.
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Vole”
Mais pas le jour où je décolle
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”
Jacques a dit, certes, des tas de choses
Mais sur la vie, pas toutes roses
C’est mon arrêt! Laissez-moi sortir! Je veux desc… – C’est mon arrêt! Quelqu’un, dites au chauffeur que je veux descendre. Sinon, je vais être en retard, il ne faut surtout pas que je sois en retard! Non, je ne veux pas marcher un coin de rue. Non, je vous l’ai dit! Ah, ce n’était pas trop tôt! Tassez-vous, faites-moi une petite place pour passer. Merci, c’est gentil, merci beaucoup, pardon, enfin sortie. De l’air pur. J’aime respirer l’air d’hiver. Tonique. Agréable. Suis revigorée, on y va. Mais c’est pas vrai! Il n’a pas manqué son coup, ce chauffard! Et voilà que tout mon pantalon est fichu… je ne peux pas me présenter comme ça, qu’est-ce que je vais dire? Bêtement la vérité? Surtout pas, j’aurais l’air banale. Je pourrais, ah oui! … à y penser, non…
Jacques ne dit pas tout
Jacques ne dit mot
Jacques ne sait pas ce qu’on vit
Jacques ne sait pas que c’est tout gris
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques ne sait rien de la vie
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”
Me fait tant marcher que j’en crève
La vie, c’est tout gris
Et j’ai l’air de quoi là? À me parler toute seule, dans une langue que personne ne connaît. Je les ai vus, les regards sur la déviante, sur la fêlée. C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en empêcher. Il y a le petit libraire qui me connaît, ça fait dix ans qu’il me voit fait mes simagrées, c’est bon. Ces inconnus dans la rue, eux non. Quelle entrevue? Pas vraiment, ce n’était pas ce genre d’entrevue. En fait, je ne l’ai pas dit parce que j’ai honte. C’est une évaluation, évaluation, c’est le mot? …et me voilà encore à monologuer dans une langue que personne ne connaît. Une langue imaginaire que personne ne connaît. Une langue imaginaire que personne ne… une langue imaginaire que personne… une langue imaginaire que… une langue imaginaire… une langue… une…
Jacques a dit : “Bois”
Jacques a dit : “Mange”
Moi j’ai grandi, mais rien ne change
Jacques a dit : “Vague”
Jacques a dit :”S’cours”
Mais ne connaît rien à l’amour
Jacques a dit : “Chante, c’est une vie”
Moi je déchante peu à peu
Jacques a dit : “Certes, je lui pardonne”
Jacques est un rêve, pas un homme.
Christophe Willem, Jacques a dit, Inventaire
“ What we learned here is love tastes bitter when it’s gone
Past yourself forget the light, things look dirty when it’s on
Funny how it comes to pass, that all the good slips away
And there’s no one around you can remember being good to you
Il jeta un regard vers la table de chevet pour s’apercevoir de la maigre compagnie d’un journal. Tendant le bras, il s’aperçut que c’était les nouvelles de la veille. Il aurait aimé pouvoir croire que le temps s’était bel et bien arrêté, et avec un peu de chance la Terre pourrait reprendre son élan dans le sens inverse, reculer le temps, effacer les catastrophiques jours précédents. Malheureusement, son imagination avait ses limites et le point qui le tenaillait au ventre ne s’estomperait pas à l’aide de simples fabulations. Il fallait faire face à la situation, avant qu’elle le submerge complètement.
Shame, shouldn’t try you, couldn’t step by you
And open up more
Shame, shame, shame
Qu’avait-il pu faire de travers? Cette question ressemblait à une énigme dont il n’y avait pas de solution. Des détails minimes, une tache sur sa cravate, une petite erreur de frappe dans une lettre, un retard du courrier, une femme jalouse, mais encore? Jusque là, il s’en était toujours bien tiré. Aucune raison de croire que tout avait pu basculer si brutalement. Réduit à une chambre occupation simple, il ne croyait pas que le hasard seul expliquait cette descente aux enfers.
What we lost here is something better left alone
Second steps have been forgotten, will you tell me how they go
Set yourself, situate, like a fool try again
There’s no one around you can remember being good, for you
Malgré ses efforts rationnels, Luc n’arrivait pas à comprendre comment, avec son dos voûté, sa discrétion naturelle, ses gestes délicats et surtout, avec son extraordinaire banalité, des évènements semblables pouvaient jalonner sa vie. Après l’inattendu décès de sa mère, vint un licenciement hâtif et pour couronner le tout d’une séparation précipitée. La vie lui livrait une lutte acharnée, dont il se désignait perdant d’avance. Il ne suffirait que d’un autre malheur pour qu’il s’effondre, K.O.
We never thought we’d get so troubled
We could never think that much
It should never get this bad
C’est alors qu’une douleur traversa son corps de la tête aux pieds, au moment précis où il prenait la ferme résolution de réparer tout ce qui était cassé dans sa vie. Il aurait probablement dû commencer par son cœur, fragile de naissance. Dans son dernier souffle, il crû sentir un subtil effluve de ce parfum sublime que mettait sa femme lors des grandes occasions, et il ferma les yeux.
So let the wind blow you, across a big floor
But there’s no one around who can tell us what we’re here for
Funny in a certain light, how we all look the same
And there’s no one in life you can remember ever stood
For you, so…”
Matchbox 20, Shame, Yourself Or Someone Like You
Lèvres sang entrouvertes
La mâchoire serrée
Les joues saillantes
La pupille qui perce
Ta peau encore
Une voile luminescent
Qui parcourt les coussins de ses larmes
Une poudre étoilée
Qui n’est nulle autre qu’une rafale de perséides
Laissant des cratères immenses en toi
Rayons lasers
Cils éventails
Battement fatal
Rien n’égale ces iris éblouissants décortiquant
Ta carcasse toujours
Un chant répudié par l’enfer
Qui s’élève dans la bruine
Un mort-vivant
Qui de sa seule sa tristesse
Saura attirer ta faveur
Blanches
Rayées
Transies
Résille emprisonnant les jambes
La course s’interrompt
Une voix en si mineur
Qui de ses dissonances ne t’épargne jamais
Un esprit égal
Qui de ses soubresauts t’envoûte encore
Toutes ces surprises sont prévisibles dans leur imprévisibilité
Toi qui trouve ta valeur
Dans l’œil de qui regarde
Te laisse-t-elle indemne dans la lumière
Te laisse-t-elle dans ton monde barbare
Te laisse-t-elle être

Peut-être me direz-vous que je suis l’hypocondriaque des relations humaines, qu’il ne faut pas s’imaginer que l’immersion sociale contamine la pensée de l’observateur. Eh bien, je ne vois pas le mal en tout; le rire est contagieux et lorsqu’il n’est pas cynique, tout à fait désirable. Toutefois, cela restera toujours faux d’affirmer que l’objectivité à sa place dans le socio-affectif. Il y a en cela une évidence que je ne tenterai point d’expliquer. Quiconque s’objecte évoquera éventuellement le fait que la réalité consiste en la perception d’autrui. Problème évoqué par cette malheureuse phrase : « Si un arbre tombe dans la forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre tomber, fait-il du bruit? »… mais si personne ne peut constater l’action de votre pensée sauf vous, pensez-vous? Évidemment, que l’arbre fait du bruit lorsqu’il tombe : les moindres sons que sa chute provoque seront perçues dans la mesure où le sol tremblera, où peut-être même les arbres à proximité trembleront.
Et plus que l’égocentrisme, l’anthropocentrisme me sidère, ce réflexe d’imaginer que l’Univers ne puisse être de lui-même. Rationnaliser est légitime, mais refuser la possibilité que des choses dont nous sommes peut-être seulement incapable de percevoir, d’imaginer, m’amuse. C’est d’ailleurs cette attitude bornée que je déplore dans Je jure que je mens. Il y a quelque chose dans ce monde qui communique au-delà du vouloir commun, de la capacité d’abstraction commune. Certaines théories scientifiques en cours d’élaboration abondent en ce sens, et cela ne me surprendrait pas qu’elles s’avèrent « vraies » de par leur irréfutable cohérence.
Nietzsche évoquait le surhomme comme un éclair sans sens (sans direction, sans signification…). J’imagine que lorsque nous aurons humblement délaissé notre stade d’humanité, dont le terme-même sacralise le fil tendu que nous sommes, nous aurons réussi. Il s’agit maintenant de savoir s’il s’agit d’un idéal à poursuivre ou d’un but envisageable…?