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Le conquérant (Camus)
[Ce que j'aime de Camus, c'est sa capacité à traduire la philosophie en philosophie engagée. Il ne s'agit pas de penser, mais de penser l'acte. Dans Le mythe de Sisyphe, il trace le portrait de différents hommes devant l'absurde, et celui du conquérant est évocateur et puissant. Je transcris donc ici le chapitre qui m'apparaît d'une actualité criante. Il me semble que le monde, de nos jours, a besoin plus que jamais d'un tel discours. Je rajouterai bien des écrits de d'autres auteurs pour appuyer ce propos, mais je vous en fais grâce pour l'instant; le conquérant en dit bien assez. Prenez le temps de le lire, même s'il faut de cela plusieurs lectures entrecoupées.]

LE CONQUÉRANT

« Non, dit le conquérant, ne croyez pas que pour aimer l’action, il m’ait fallu désapprendre à penser. Je puis parfaitement au contraire définir ce que je crois. Car je le crois avec force et je le vois d’une vue certaine et claire. Méfiez-vous des ceux qui disent: « Ceci, je le sais trop pour pouvoir l’exprimer. » Car s’ils ne le peuvent, c’est qu’ils ne le savent pas ou que, par paresse, ils se sont arrêtés à l’écorce.

Je n’ai pas beaucoup d’opinions. À la fin d’une vie, l’homme s’aperçoit qu’il a passé des années à s’assurer d’une seule vérité. Mais une seule, si elle est évidente, suffit à la conduite d’une existence. Pour moi, j’ai décidément quelque chose à dire sur l’individu. C’est avec rudesse qu’on doit en parler et, s’il le faut, avec le mépris convenable.
Un homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit. Il en a beaucoup que je vais taire. Mais je crois fermement que tous ceux qui ont jugé de l’individu l’ont fait avec beaucoup moins d’expérience que nous pour fonder leur jugement. L’intelligence, l’émouvante intelligence a pressenti peut-être ce qu’il fallait constater. Mais l’époque, ses ruines et son sang nous comblent d’évidences. Il était possible à des peuples anciens, et même aux plus récents jusqu’à notre ère machinale, de mettre en balance les vertus de la société et de l’individu, de chercher lequel devait servir l’autre. Cela était possible d’abord en vertu de cette aberration tenace au cœur de l’homme et selon quoi les êtres ont été mis au monde pour servir ou être servis. Cela était encore possible parce que ni la société ni l’individu n’avaient encore montré tout leur savoir-faire.
J’ai vu de bons esprits s’émerveiller des chefs-d’œuvres des peintres hollandais nés au cœur des sanglantes guerres de Flandre, s’émouvoir aux oraisons des mystiques silésiens élevées au sein de l’affreuse guerre de Trente Ans. Les valeurs éternelles surnagent à leurs yeux étonnés au-dessus des tumultes séculiers. Mais le temps depuis a marché. Les peintres d’aujourd’hui sont privés de cette sérénité. Même s’ils ont au fond le cœur qu’il faut au créateur, je veux dire un cœur sec, il n’est d’aucun emploi, car tout le monde et le saint lui-même est mobilisé. Voilà peut-être ce que j’ai senti le plus profondément. À chaque forme avortée dans les tranchées, à chaque trait, métaphore ou prière, broyé sous le fer, l’éternel perd un partie. Conscient que je ne puis me séparer de mon temps, j’ai décidé de faire corps avec lui. C’est pourquoi je ne fais tant de cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu’il n’est pas de causes victorieuses, j’ai du goût pour les causes perdues :elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères. Pour qui se sent solidaire du destin de ce monde, le choc des civilisations a quelque chose d’angoissant. J’ai fait mienne cette angoisse en même temps que j’ai voulu y jouer ma partie. Entre l’histoire et l’éternel, j’ai choisi l’histoire parce que j’aime les certitudes. D’elle du moins, je suis certain et comment nier cette force qui m’écrase?
Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l’action. Cela s’appelle devenir un homme. Ces déchirements sont affreux. Mais pour un cœur fier, il ne peut y avoir de milieu. Il y a Dieu ou le temps, cette croix ou cette épée. Ce monde a un sens plus haut qui surpasse ses agitations ou rien n’est vrai que ces agitations. Il faut vivre avec le temps et mourir avec lui ou s’y soustraire pour une plus grande vie. Je sais qu’on peut transiger et qu’on peut vivre dans le siècle et croire à l’éternel. Cela s’appelle accepter. Mais je répugne à ce terme et je veux tout ou rien. Si je choisis l’action, ne croyez pas que la contemplation me soit comme une terre inconnue. Mais elle ne peut tout me donner, et privé de l’éternel, je veux m’allier au temps. Je ne veux faire tenir dans mon compte ni nostalgie ni amertume et je veux seulement y voir clair. Je vous le dis, demain vous serez mobilisé. Pour vous et pour moi, cela est une libération. L’individu ne peut rien et pourtant il peut tout. Dans cette merveilleuse disponibilité vous comprenez pourquoi je l’exalte et l’écrase à la fois. C’est le monde qui le broie et c’est moi qui le libère. Je le fournis de tous ses droits.

Les conquérants savent que l’action est en elle-même inutile. Il n’y a qu’une action utile, celle qui referait l’homme et la terre. Je ne referai jamais les hommes. Mais il faut faire « comme si ». Car le chemin de la lutte me fait rencontrer la chair. Même humiliée, la chair est ma seule certitude. Je ne puis vivre que d’elle. La créature est ma patrie. Voilà pourquoi j’ai choisi cet effort absurde et sans portée. Voilà pourquoi je suis du côté de la lutte. L’époque s’y prête, je l’ai dit. Jusqu’ici la grandeur d’un conquérant était géographique. Elle se mesurait à l’étendue des territoires vaincus. Ce n’est pas pour rien que le mot a changé de sens et ne désigne plus le général vainqueur. La grandeur a changé de camp. Elle est dans la protestation et le sacrifice sans avenir. Là encore, ce n’est point par goût de la défaite. La victoire serait souhaitable. Mais il n’y a qu’une victoire et elle est éternelle. C’est celle que je n’aurai jamais. Voilà où je bute et je m’accroche. Une révolution s’accomplit toujours contre les dieux, à commencer par celle de Prométhée, le premier des conquérants modernes. C’est une revendication de l’homme contre son destin: la revendication du pauvre n’est qu’un prétexte. Mais je ne puis saisir cet esprit que dans son acte historique et c’est là que je la rejoins. Ne croyez pas cependant que je m’y complaise: en face de la contradiction essentielle, je soutiens mon humaine contradiction. J’installe ma lucidité au milieu de ce qui la nie. J’exalte l’homme devant ce qui l’écrase et ma liberté, ma révolte et ma passion se rejoignent alors dans cette tension, cette clairvpyance et cette répétition démesurée.
Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. S’il veut être quelque chose, c’est dans cette vie. Maintenant, je le sais de reste. Les conquérants parlent quelque fois de vaincre et surmonter. Mais c’est toujours « se surmonter » qu’ils entendent. Vous savez bien ce que cela veut dire. Tout homme s’est senti l’égal d’un dieu à certains moments. C’est ainsi du moins qu’on le dit. Mais cela vient de ce que, dans un éclair, il a senti l’étonnante grandeur de l’esprit humain. Les conquérants sont seulement ceux d’entre les hommes qui sentent assez leur force pour être sûrs de vivre constamment à ces hauteurs et dans la pleine conscience de cette grandeur. C’est une question d’arithmétique, de plus ou de moins. Les conquérants peuvent le plus. Mais ils ne peuvent pas plus que l’homme lui-même, quand il le veut. C’est pourquoi ils ne quittent jamais le creuset humain, plongeant au plus brûlant dans l’âme des révolutions.
Ils y trouvent la créature mutilée, mais ils rencontrent aussi les seules valeurs qu’ils aiment et qu’ils admirent, l’homme et son silence. C’est à la fois leur dénuement et leur richesse. Il n’y a qu’un seul luxe pour eux et c’est celui des relations humaines. Comment ne pas comprendre que dans cet univers vulnérable, tout ce qui est humain et n’est que cela prend un sens plus brûlant? Visages tendus, fraternité menacée, amitié si forte et si pudique des hommes entre eux, ce sont les vraies richesses puisqu’elles sont les plus périssables. C’est au milieu d’elles que l’esprit sent mieux ses pouvoirs et ses limites. C’est-à-dire son efficacité. Quelques-uns ont parlé de génie. Mais le génie, c’est bien vite dit, je préfère l’intelligence. Il faut dire qu’elle peut être alors magnifique. Elle éclaire ce désert et le domine. Elle connaît ses servitudes et les illustre. Elle mourra en même temps que ce corps. Mais le savoir, voilà sa liberté.

Nous ne l’ignorons pas, toutes les Églises sont contre nous. Un cœur si tendu se dérobe à l’éternel et toutes les Églises, divines ou politiques, prétendent à l’éternel. Le bonheur et le courage, le salaire ou la justice, sont pour elle des fins secondaires. C’est une doctrine qu’elles apportent et il lui faut y souscrire. Mais je n’ai rien à faire des idées ou de l’éternel. Les vérités qui sont à ma mesure, la main peut les toucher. Je ne puis me séparer d’elle. Voilà pourquoi vous ne pouvez rien fonder sur moi: rien ne dure du conquérant et pas même se doctrines.
Au bout de tout cela, malgré tout, est la mort. Nous le savons. Nous savons aussi qu’elle termine tout. Voilà pourquoi ces cimetières qui couvrent toute l’Europe, et qui obsèdent certains d’entre nous, sont hideux. On n’embellit que ce qu’on aime et la mort nous répugne et nous lasse. Elle aussi est à conquérir. Le dernier Carrara, prisonnier dans Padoue vidée par la peste, assiégée par les Vénitiens, parcourait en hurlant les salles de son palais désert: il appelait le diable et lui demandait la mort. C’était une façon de la surmonter. Et c’est encore un marque de courage propre à l’Occident que d’avoir rendu si affreux les lieux où la mort se croit honorée. Dans l’univers du révolté, la mort exalte l’injustice. Elle est la suprême abus.
D’autres, sans transiger non plus, ont choisi l’éternel et dénoncé l’illusion de ce monde. Leurs cimetières sourient au milieu d’un peuple de fleurs et d’oiseaux. Cela convient au conquérant et lui donne l’image claire de ce qu’il a repoussé. Il a choisi au contraire l’entourage de fer noir ou la fosse anonyme. Les meilleurs parmi les hommes de l’éternel se sentent pris quelquefois d’un effroi plein de considérant et de pitié devant des esprits qui peuvent vivre avec une pareille image de leur mort. Mais pourtant ces esprits en tirent leur force et leur justification. Notre destin est en face de nous et c’est lui que nous provoquons. Moins par orgueil que par conscience de notre condition sans portée. Nous aussi, nous avons parfois pitié de nous-mêmes. C’est la seule compassion qui nous semble acceptable: un sentiment que peut-être vous ne comprenez guère et qui vous semble peu viril. Pourtant ce sont les plus audacieux d’entre nous qui l’éprouvent. Mais nous appelons virils les lucides et nous ne voulons pas d’une force qui se sépare de la clairvoyance.

***
Encore une fois ce ne sont pas des morales que ces images proposent et elles n’engagent pas de jugements: ce sont des dessins. Ils figurent seulement un style de vie. L’amant, le comédien ou l’aventurier jouent l’absurde. Mais aussi bien, s’ils le veulent, le chaste, le fonctionnaire ou le président de la république. Il suffit de savoir et de ne rien masquer. Dans les musées italiens, on trouve quelquefois de petits écrans peints que le prêtre tenait devant les visages des condamnés pour leur cacher l’échafaud. Le saut sous toutes ses formes, la précipitation dans le divin ou l’éternel, l’abandon aux illusions du quotidien ou de l’idée, tous ces écrans cachent l’absurde. Mais il y a des fonctionnaires sans écran et ce sont ceux dont je veux parler.
J’ai choisi les plus extrêmes. À ce degré, l’absurde leur donne un pouvoir royal. Il est vrai que ces princes sont sans royaume. Mais ils ont ces avantage que toutes les royautés sont illusoires. Ils savent, voilà toute leur grandeur, et c’est en vain qu’on veut parler à leur propos de malheur caché ou des cendres de la désillusion. Être privé d’espoir, ce n’est pas désespérer. Les flammes de la terre valent bien les parfums célestes. Ni moi ni personne ne pouvons ici les juger. Ils ne cherchant pas à être les meilleurs, ils tentent d’être conséquents. Si le mot sage s’applique à l’homme qui vit de ce qu’il a, sans spéculer sur ce qu’il n’a pas, alors ceux-là sont des sages. L’un d’eux, le conquérant, mais parmi l’esprit, Don Juan mais de la connaissance, comédien mais de l’intelligence, le sait mieux que quiconque: « On ne mérite nullement un privilège sur terre et dans le ciel lorsqu’on a mené sa chère petite douceur de mouton jusqu’à la perfection: on n’en continue pas moins à être au meilleur cas un cher petit mouton ridicule avec des cornes et rien de plus – en admettant même que l’on ne crève pas de vanité et que l’on ne provoque pas de scandale par ses attitudes de juges. »
Il fallait en tout cas restituer au raisonnement absurde des visages plus chaleureux. L’imagination peut en ajouter beaucoup d’autres, rivés au temps et à l’exil, qui savent aussi vivre à la mesure d’un univers sans avenir et sans faiblesse. Ce monde absurde et sans dieu se peuple alors d’hommes qui pensent clair et n’espèrent plus. Et je n’ai pas encore parlé du plus absurde des personnages qui est le créateur.

CAMUS, Albert (1942) Le mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde.
Éditions Gallimard (Collection Folio/Essais), p.117-126.


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