… Z.


Duel contre soi (extrait)
12 mai 2008, 7:35
Classé dans : (illustré), Espoir, Écrits

Dans le ciel orageux, les nuages noirs feront progressivement place aux premiers rayons de soleil. Je me permets de rêver encore. Ces rêves qui m’habitaient durant l’âge de l’innocence, ces rêves qui me portaient jusque dans les bras du sommeil. Et Morphée de chuchoter des promesses farfelues à mon oreille durant mes songes. À nouveau, je refais le pari de tenter la naïveté de l’espoir. Ce grand luxe m’est possible, car j’ignore ce qui m’attend. Et beaucoup m’attend, ainsi il m’est permis d’espérer beaucoup. Même si j’ignore encore de quoi ce beaucoup sera composé. D’où la naïveté de l’espoir, qui réside en la croyance que ce beaucoup sera davantage meilleur que pire. Toutefois, une chose a changé. Je ne fais plus qu’espérer bêtement, je sais également qu’il faudra mettre en scène le décor de ce beaucoup meilleur.



Idoles
29 avril 2008, 6:58
Classé dans : (illustré), Écrits

Muse

Je pense souvent aux chanteurs populaires qui écrivent de touchantes chansons d’amour au sujet de filles qui les ont quittés. Qui ne reviendront pas. Peu importe comment belles sont les chansons, cela ne changera rien à celui qui les chante, cela ne fera pas de lui un autre. Certaines filles envient ces autres filles, ces briseuses de cœur, sans comprendre qu’elles n’ont rien à leur envier. Il faut imaginer une seconde le désarroi de ces belles qui sont confrontés à la beauté des paroles qu’on leur adresse, à leur potentiel romantique; alors que l’auteur leur apparut alors incapable d’aimer. Quelle peine que celle de ces jeunes filles qui n’ont pu bénéficier de cet amour que les vedettes offrent au reste du monde! Les beaux parleurs, qui font rêver des milliers de groupies autour du globe, mais incapables d’agir lorsque la situation l’exige. Parfois, c’est l’inverse. Les filles des chansons n’ont rien compris à l’amour et n’ont su percevoir cette dévotion inimaginable et réelle des chanteurs. Que ceux-ci, à défaut de pouvoir se faire comprendre à temps par personne concernée (c’est-à-dire quand la relation aurait pu être sauvée), n’ont pu que le dire à la terre entière. Voilà pourquoi je n’envie pas les protagonistes des hits de chansons d’amour qui finissent mal.



Attaque de l’anthropocentrisme
7 janvier 2008, 3:51
Classé dans : (illustré), (à souligner), Existence, Révolte, Écrits

Connexions

Je crois sincèrement que la tentative de connaître la nature humaine ne relève pas particulièrement de la connaissance d’humains. Ce n’est pas en nous liant, en nous enchaînant avec d’autres, que nous en apprendrons plus sur la généralité. Dans la pluralité se trouve la singularité, et non l’inverse. Le pluriel est inclusif, le singulier exclusif. Bien que le singulier puisse être pluriel, certes. Cependant, entretenir des relations et amitiés limite son utilité au ludique, à défaut de faire office de source fiable. Je commence à croire justement qu’une telle implication personnelle brouille les cartes et entraîne le non-retour de la singularité quant à la lucidité. Lorsque nous sommes trop près de ce que nous regardons, notre nez nous bloque la vue. Notre MOI empiète sur le TOI, et nous sommes alors inaptes à l’impartialité. Et donc, incapables de poser un verdict valide (et ce en dépit de la vérité) sur la condition humaine. Côtoyer des étrangers nous fournit beaucoup plus d’informations que nous le croyons. Il s’agit de former un réseau lâche qui resserrera ses mailles autour d’un banc de poissons afin de pouvoir n’en faire qu’un poisson géant. Ceux, qui outrés, avanceront que se distancer de la masse ne fait que donner encore plus d’importance à notre personne, car se reculer serait donner une importance à notre position d’observateur. Pourtant cela signifie tout au plus que notre position influence notre jugement, ou pour faire court notre influençabilité; constation nous ne pouvons plus humble.

Peut-être me direz-vous que je suis l’hypocondriaque des relations humaines, qu’il ne faut pas s’imaginer que l’immersion sociale contamine la pensée de l’observateur. Eh bien, je ne vois pas le mal en tout; le rire est contagieux et lorsqu’il n’est pas cynique, tout à fait désirable. Toutefois, cela restera toujours faux d’affirmer que l’objectivité à sa place dans le socio-affectif. Il y a en cela une évidence que je ne tenterai point d’expliquer. Quiconque s’objecte évoquera éventuellement le fait que la réalité consiste en la perception d’autrui. Problème évoqué par cette malheureuse phrase : « Si un arbre tombe dans la forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre tomber, fait-il du bruit? »… mais si personne ne peut constater l’action de votre pensée sauf vous, pensez-vous? Évidemment, que l’arbre fait du bruit lorsqu’il tombe : les moindres sons que sa chute provoque seront perçues dans la mesure où le sol tremblera, où peut-être même les arbres à proximité trembleront.

Et plus que l’égocentrisme, l’anthropocentrisme me sidère, ce réflexe d’imaginer que l’Univers ne puisse être de lui-même. Rationnaliser est légitime, mais refuser la possibilité que des choses dont nous sommes peut-être seulement incapable de percevoir, d’imaginer, m’amuse. C’est d’ailleurs cette attitude bornée que je déplore dans Je jure que je mens. Il y a quelque chose dans ce monde qui communique au-delà du vouloir commun, de la capacité d’abstraction commune. Certaines théories scientifiques en cours d’élaboration abondent en ce sens, et cela ne me surprendrait pas qu’elles s’avèrent « vraies » de par leur irréfutable cohérence.

Nietzsche évoquait le surhomme comme un éclair sans sens (sans direction, sans signification…). J’imagine que lorsque nous aurons humblement délaissé notre stade d’humanité, dont le terme-même sacralise le fil tendu que nous sommes, nous aurons réussi. Il s’agit maintenant de savoir s’il s’agit d’un idéal à poursuivre ou d’un but envisageable…?



Bonne année!
2 janvier 2008, 1:02
Classé dans : (illustré), Écrits

Origami

La vie c’est comme faire un origami : il faut donner une troisième dimension à quelque chose qui n’en a indéniablement que deux. C’est difficile, ça demande beaucoup de pratique, d’agilité, de volonté voire d’obstination, mais quand c’est bien fait, dieu que c’est beau!

Que cette année soit à la hauteur de vos attentes…



Parce que nous sommes le même
25 décembre 2007, 5:11
Classé dans : (illustré), Poésie, Écrits

Ne t’explique pas
Nul besoin de comprendre les heures qui t’affligent
Il importe peu de ta vie ou de la mienne
Chaque poussière la même poussière
Son vol au vent seul est unique
Et encore, mais encore
Tes cendres seront mille lieux communs pour moi

Tu es mille lieux communs
Nul besoin de direction
Nul besoin d’indication
Un fil suffit
Brise-le, rompt-le
Jamais le confort de la vie moderne ne suffit
Il t’en faudra encore plus

Boîtes



Je jure que je mens
24 décembre 2007, 9:10
Classé dans : (illustré), (à souligner), Existence, Écrits

Décider et déclarer vraie une chose ne se réduit pas à l’usage seul de la raison, car cela inclut également décider et déclarer faux tout le reste. Et cela, rejeter d’une seule affirmation la véracité de toutes les autres est une chose que je conçois mal, une entreprise immense dont les frontières sont au-delà de l’imagination : cela dépasse même la vieille lutte matérialisme/idéalisme. Les matérialistes prétendent que le vrai est ici-bas, qu’ils peuvent l’observer, le toucher, l’expérimenter. Les idéalistes prétendent que le vrai est ailleurs et que les idées ne peuvent pas être que conséquences de l’effet du monde, car les idées innées de perfection et d’étendue sont difficilement tangibles. Mais affirmer savoir la vérité revient à rejeter ce que nous n’avons peut-être pas encore eu l’occasion d’observer ou à rejeter le monde qui se présente devant nous comme réalité de premier plan s’avère, dans les deux cas, plutôt curieux à mes yeux.

Il s’avère que plusieurs philosophes ont tenté de définir l’être humain sous toutes ses coutures, sans pour autant arriver à un consensus. Certes, nous pourrions être tentés de croire à la pluralité de la vérité (voire, Vérité). Plutôt que de s’encombrer dans un raisonnement complexe et long, pourquoi ne pas recourir à la simplicité? L’histoire relate que la découverte de la masse volumique ne nécessita que d’un seul bain, et que la théorie de la relativité que d’une seule pomme. La littérature, si l’on peut qualifier ainsi ces récits anecdotiques, reflète souvent de manière juste la réalité.

Ainsi, j’utiliserai la métaphore des souris dans une boîte. Un jour, un sac est retrouvé, déposé sur le milieu de la place publique. Il y est écrit qu’il s’y trouve plusieurs souris, dont une seule noire. Amusé, le premier philosophe s’essaie et retire une souris blanche. Ce jeu se répète au fur et à mesure que les philosophes défilent, sans pour autant que la souris noire soit retirée du sac. Cela ne se produira jamais. Parfois les souris sont grises, presque noires et tous s’exclament, voilà l’expérience terminée. Avec le temps, la nature de la souris est révélée, et il faut tout recommencer. Cela est très frustrant pour tous, durant certaines longues périodes le sac reste intact, mais la curiosité l’emporte. Peut-être un peu l’espoir d’être l’élu chanceux qui attrapera la souris noire. Peut-être même viendra un jour (peut-être passé ou très lointain), où le dernier philosophe s’exclame « Mais la boîte est vide! » Deux conclusions sont alors possibles :
Le sac à souris
1) L’écriteau est faux, il n’y a aucune souris noire.
2) La souris noire se déplace de telle sorte que nul ne peut la toucher, ce qui donne l’illusion de vide.

Et si la boîte n’est jamais vide, se rajoute la troisième conclusion également valable :

3) Il y a tant de souris blanches, voire une infinité, et nous pouvons continuer de chercher la noire tout en sachant que la probabilité de succès est faible, voire nulle.

Ces hypothèses sont très simples mais révèlent la complexité de se prononcer sur la vérité. Tout philosophe trouvera réfutation, tout énoncé pourra être contredit : la nature humaine serait-elle insaisissable (hypothèses 2 et 3)? Ou n’existe-elle pas, donc est insaisissable par son inexistence (hypothèse 1)? Dans les deux cas, nous pourrions considérer tous ces siècles perdus, tous ces esprits vifs travaillant en vain. La plupart d’entre nous ne peuvent se résoudre à un tel cuisant échec, alors par réflexe, chacun choisit sa souris grise. C’est là que réside la solution dans une certaine mesure au problème, la seule façon de mettre fin à ce jeu pénible et irritant.

Voilà précisément où je veux en venir. Si nous sommes condamnés à ne pas savoir quelle hypothèse est vraie, nous sommes pleinement libres de choisir celle que nous croirons vraie. Que ce soit une souris grise, qui nous apparaît plus noire que toutes les autres souris grises, que ce soit de croire en la véracité l’une des trois hypothèses. Nous sommes libres de choisir ce que j’appellerais notre mensonge (partant du principe que nous ignorons quelle est la vérité). Pour des raisons diverses, nous choisissions l’alternative à la certitude qui nous convient le plus, et nous pouvons finalement vivre sans s’en préoccuper davantage. Il est toutefois fortement suggéré que ce choix s’inscrive dans une cohérence, et que ce qui en découle soit conséquent.

Donc, ma conception de l’être humain n’est non pas arrêtée sur une seule idée précise, sinon celle du mensonge. Je n’utilise pas le terme mensonge dans son caractère péjoratif : si je choisis d’être rousseauiste, marxienne, cartésienne, nietzschéenne ou existentialiste ou tout ce qui est possible d’être, il faut cependant s’entendre sur une chose. Je reste consciente que tout cela n’est qu’hypothèse, car il ne m’a pas été donné de vivre une quelconque illumination divine, ni l’apparition de la Vérité. Le mensonge est là : je sais qu’il est possible que cela soit faux, mais j’affirme une philosophie vraie car je peux/veux passer à autre chose (je soupçonne plusieurs de faire ainsi chaque jour de leur vie, pour tous leurs mensonges). Un habile menteur sait comment agir en fonction de son mensonge mais sans jamais se convaincre lui-même. Il reste honnête envers lui-même, et c’est ainsi que j’espère l’homme rester humble dans sa condition d’homme, et de ne pas se méprendre en s’imaginant détenteur de la Vérité. Sans compter que le mensonge sert la créativité humaine. Choisir un mensonge permet d’en choisir d’autre; alors que choisir une vérité empêche de choisir une autre vérité. Et dès lors, nous serions obligés de nous limiter à une seule vérité, et seuls les fous ne changent pas d’avis… et si nous regardons l’histoire, ceux qui ont fait couler le sang étaient les pires menteurs, et leur méprise entre mensonge et vérité ont coûté la vie de trop d’hommes.



Fantaisie
19 décembre 2007, 3:29
Classé dans : (illustré), (à souligner), Anecdotique, Espoir, Fictif, Révolte, Écrits

Les phares de la voiture repoussaient la noirceur comme des conquistadors modernes, mais la lumière fuyait sans cesse le véhicule. Jamais l’engin n’accédait cette zone lumineuse, pourtant créé par lui-même.

J’avançais dans la vie ainsi, où les jours sans histoires se succédaient, telles des pages d’un roman d’aventures qu’on aurait déchirées et lues dans le désordre. Au fil des ans, la vie me décevait jusqu’à tuer insidieusement toute attente envers elle. À cet instant, je vivais les évènements comme on vit une phrase : sujet, verbe, avec un peu de chance il y avait un complément. Je croisais sur ma route des personnages tantôt anecdotiques, tantôt grotesques, tantôt précieux, parfois sublimes. Ceux qui figuraient dans la dernière catégorie avaient en fait une essence qui leur était bien propre. Il m’arrivait de m’imprégner de leur aura, mais chaque fois je me donnais l’impression de n’être qu’un triste pastiche. Triste, car bien que fort réussi, il ne l’était pas assez pour me convaincre. Rapidement, je finis par être cette coquille vide, un refuge désolé qui ne semblait qu’attendre un futur arrivant qui n’arrivait point. Cela de façon non-péjorative : on pouvait toujours entendre la mer si on blottissait son oreille contre mes lèvres. Je murmurais un rêve évanescent, sans prétention. Cette berceuse salée dont l’écoute pouvait faire rêver seuls les contemplatifs, évoquer milles souvenirs inexistants. Cette chanson était un
espoir naïf et enfantin, qui ravivait mon acharnement dans les moments les plus durs. Justifier mon existence fut en fait ma seule raison de continuer à cheminer à travers les secondes, les minutes, les heures. À y repenser, c’est un tel désir insensé qui amena ma déception, alors inévitable. Arc-en-ciel

Puis, il y eut cette averse d’été. Parfois, la tournure du cours de évènements devient si limpide, si claire, qu’il se produit ce miracle de sagesse. Le brouillard devant les secrets de la vie se lève et on entraperçoit l’immensité de ce monde. Pourtant, alors qu’entre le rideau et le parquet parvenait cette fine ligne de lumière, l’ombre la suivait comme fidèle compagne. Je réalisai rapidement la furtivité de cette vue incroyable que j’avais eu sur le cours des choses. Ce rideau n’était nul autre que mes paupières, lorsque le moment de grâce fut rompu par ma peur de cette vision sublime. Oui, la peur de pouvoir assister à un tel spectacle, la vie, sans pouvoir en jouir pleinement, sans un profond sentiment d’appartenance, me tenaillait. Après avoir vu la grandeur de l’Univers tel que peut le concevoir l’esprit, il me semblait que ma petitesse avait foulé des sols qui devaient rester d’elle inconnus.

Et puis, chaque jour n’était qu’une lettre. Certains faisant de leur vie des dictionnaires, ou des romans, ou bien des livres d’algèbre avec mille inconnues. Mais moi, mes lettres semblaient désordonnées, sans jamais créer de mot intelligible. Était-ce normal, devais-je tirer des conclusions de cela? Parfois, un mot perdu cognait timidement à ma porte, et je me pressais de le mettre en cage pour qu’il ne m’échappe plus. Il fanait et il n’existait pas de mot artificiel pour le remplacer. Je contemplais donc muettement la pièce sévère qui regardait les jours tourner les aiguilles de ma vie.

Un jour, le mot bonheur se desséchant lentement, je pris tout ce qu’il m’avait été permis de courage et je décidai de souiller ces sols dont je m’étais moi-même bannie. Je fonçai de l’autre côté du rideau et me retrouvai devant un public ébahi, des projecteurs éblouissants plein les yeux. J’avais rencontré des gens à l’aura puissante, mais je rencontrai, là, des auras personnifiées. Je me souviendrai longtemps de ce cirque d’acrobates funambules entre l’homme et la bête, dont le tonnerre claironnait sans vergogne. Parfois, le vertige me prenait : la vie me bombardait de complément, sans sujet, sans verbe. Les Grandes Idées défilaient devant moi, faisaient des sourires enjôleurs, je ne savais plus dans quelle direction regarder.

Mais tout cela, ce n’était qu’une supernova. Je fus ramenée rapidement dans ce monde qui m’était trop familier, ce monde exigu et sombre, où les couleurs s’agençaient étrangement. Mes yeux semblèrent plus sensibles qu’à l’habitude à ces bizarreries, alors que tous y semblaient accoutumés. L’habitude et l’impossibilité de voir autrement s’étaient posées sur leur nez et voilaient la réalité. Je n’eus pas le courage de lutter contre cet aveuglement, sachant que je n’avais pas la force nécessaire pour les amener hors de la caverne.

Et la supernova devint ce qu’elle est vouée à devenir.



Taxi
15 décembre 2007, 4:51
Classé dans : (illustré), Anecdotique, Écrits

J’étais dans un taxi. Je n’ai pas l’habitude des taxis, et celui-là chargeait la course aux secondes, presqu’aux secondes près. C’est cela qu’il valait, mon temps? Le montant continuait de croître, même quand l’automobile était à un feu rouge.Taxi

Je réalise maintenant que c’était une métaphore sublime de la vie, ce chronomètre qui me faisait payer le temps. Même lorsque nous cessons temporairement d’avancer, lorsque nous décidons de souffler un peu, lorsque nous attendons sagement le feu vert, nous payons.

Nous payons! Et qu’avons-nous en retour? Rien, sinon notre propre vie qui se construit, ou qui se déconstruit, c’est selon.

Sur le moment, je n’ai pas trop compris mon malaise à payer un montant plutôt ridicule pour me rendre à bon port: c’est toujours mieux que de marcher seule une longue, longue, rue peu fréquentée durant la nuit. J’ai soudainement eu la violente envie de descendre du véhicule, de marcher les quelques mètres qu’il me restait à parcourir. De dire que j’en avais assez, que je ne voulais pas payer pour vivre ces minutes assise passivement. Mais je sais, à présent, que je ne voulais pas payer pour vivre un point c’est tout, que je ne voulais surtout pas devoir déclarer faillite de m’être trop endettée plus tard.

Mais je suis restée tranquille. Je soupçonne des générations de chaperons rouges et de loups responsables de ces craintes instinctives que je peux parfois ressentir lorsqu’il est trop tard le soir, qu’il fait noir, et de surcroît, que je suis seule. Car si, comme me le soulignait si pertinemment K., les hommes ont comme faiblesse l’incapacité de donner la vie, je ne peux pas non plus oublier qu’ils ont néanmoins la force de la prendre. Bref, je suis restée sur la banquette arrière, à regarder le chauffeur interrompre le chronomètre non pas lorsque l’auto s’est rangée près du trottoir, mais lorsque le chiffre eu changé non pas une, mais bien deux autres fois. J’ai réglé la course, et je suis rentrée chez nous.



ZÉRO
2 novembre 2007, 2:04
Classé dans : (illustré), (à souligner), Existence, Révolte, Écrits | Tags:

Zéro«Notre monde est fait de rouages qui ne
s’ajustent pas les uns aux autres.
Ce ne sont point les matériaux qui sont
en cause, mais l’Horloger.
L’Horloger manque. »

Pilote de guerre, A. ST-EXUPÉRY

I


Afin d’assurer une certaine rigueur linguistique à un texte littéraire, il est primordial de clarifier le « progrès » tel qu’il sera examiné, puis critiqué au fil d’une narration historique.

« progrès nom masculin
(latin progressus, de progredi, avancer)
1. Amélioration, développement des connaissances, des capacités de qqn. Faire des progrès en musique.
2. Changement graduel de qqch, d’une situation, etc., par amélioration ou aggravation. Les progrès d’une inondation.
3. Développement de la civilisation. Croire au progrès. »

En fait, le fait qu’une première définition du progrès en fasse une « amélioration » (donc mélioratif), qu’une deuxième un « changement par amélioration ou aggravation » et qu’une troisième un « développement de la civilisation » me semble mériter notre entière attention. Si les linguistes le définissent par une chose et son contraire, cela souligne toute la complexité d’un progrès simplifié sur la place publique. C’est comme poser « si X égale A mais peut aussi éventuellement égaler –A » et demander la valeur de X. On ne peut répondre simplement « X=A » ou « X=-A », à moins que X égale simplement 0. C’est principalement là où je veux en venir : remplacez X par le progrès, A par amélioration et –A par aggravation.
Ces trois définitions seraient-elles une simple mascarade pour éviter de refuser une véritable valeur sémantique au mot? Je l’affirme : X égale 0. Dans les faits, la définition du progrès n’existe pas, celle ayant été établie étant un non-sens.
L’utilisation du terme démontrera cette affirmation : car l’homme a pris le mauvais réflexe de qualifier de progrès tout changement afin de ne pas avoir à se questionner sur l’impact de ses actes, découvertes et interventions. Présupposé dangereux. Examinons cet emploi abusif du terme vide « progrès » auquel le consensus général a accordé une connotation positive au cours de l’histoire. Il sera alors plus aisé de constater qu’un simili-concept amène une simili-solution aux choix de société qui nous sont posés. Une société qui s’aveugle ainsi, en remplaçant de façon presque systématique le terme changement par progrès, est promise à un avenir plutôt sombre. Elle n’ose pas assumer son rôle d’Horloger responsable, désignant l’Horloger tantôt Dieu, tantôt la raison et finalement le progrès.

II

« Maintenant, je vois; je me rappelle mieux ce que j’ai senti, l’autre jour, au bord de la mer, quand je tenais ce galet. C’était une espèce d’écœurement douceâtre. Que c’était donc désagréable! Et cela venait du galet, j’en suis sûr, cela se passait du galet dans mes mains. Ou, c’est cela, c’est bien cela : une sorte de nausée dans les mains. »
J.-P. SARTRE

DANS LA CAVERNE, ILS NE RIENT PAS SEULEMENT DU PHILOSOPHE; ILS LE PLACENT SUR LE BÛCHER, POUR EN TIRER D’AUTRES OMBRES. DES OMBRES ÉTRANGLÉES PAR L’AVIDITÉ. ODEUR DE PLUMES, D’AILES ROUSSIES. ILS TUENT CELUI QUI S’ÉLÈVE VERS LA LUMIÈRE, S’EMPRISONNANT DANS L’ANTRE COMME LA LAIDEUR CONDAMNÉE PAR ULYSSE, PRIVÉE DE SON UNIQUE VUE. ASSIS, DÉCÉRÉBRÉS COMME UNE COQUILLE D’ŒUF PROTÉGEANT UN FŒTUS MORT, ILS TROUVENT REFUGE DANS UN SOMMEIL NIAIS, BAVANT COMME UNE ARMÉE DE CRAPAUDS MALOTRUS TAPIS DANS LA BOUE, SANS PRINCESSE. DE CETTE FAÇON, DANS LE NOIR, L’OMBRE RAMPE PARTOUT, S’INFILTRE DANS LES ESPRITS DE CHACUN. ILS SE RÉVEILLENT ET L’ESPACE D’UN INSTANT, ILS ONT TOUT OUBLIÉ, JUSQU’À L’ENDROIT OÙ ILS SE TROUVENT.

Pour justifier ces gestes lâches, ils pondent d’abord l’égalité. Cette égalité qui rabaisse hommes plutôt que de les élever, celle qui fait de tous et de chacun la chair à canon des révolutions.
« On progresse, on progresse! », coassent-ils. Alors apparaît une flamme vacillante au creux des iris dilatés, croyant voir la lumière. C’est qu’ils n’ont pas encore accepté pleinement la supposée nature-phare du progrès, qui consiste à diriger leur gargantuesque train dans la nuit : ni plus, ni moins. A-t-on déjà vu un objet accéder à la zone lumineuse qu’il engendre? Ce serait bien absurde qu’une même entité projette de la lumière, projette une ombre de cette même source et cela simultanément.
Sans compter qu’ils oublient sans difficulté que ce sont les esclaves qui ont bâti les pyramides, et non les pharaons. Burj Dubaï ne s’érige pas vers le ciel mue par une force divine, ni à l’instar d’une néo-Babel, bien au contraire. À la langue universelle s’est substituée le silence, ou sinon une parole destructrice. Voilà un autre paradoxe historique: c’est la compréhension entre les exploités qui empêche le haricot magique de croître, et non le contraire. Où peut bien être le progrès? Tout cela ne les empêche nullement, si égalitaristes qu’ils soient, de s’extasier devant l’une des merveilles du monde bâtie à la sueur qui coulait sur le dos des soumis. Coassez, coassez.
Ces multiples tentatives de transposition de l’imaginaire fantastique dans la réalité s’avèrent pathos ridicule, où humains hallucinent ataraxie, se piquent à la complaisance. Avec une fierté non fondée, le discours national se dévide jusqu’à n’être plus qu’un épais fuseau de mots. En quel nom ces amphibiens brandissent-ils leur drapeau souillé, tissé à même ces kyrielles d’illusions? Alors aux passagers batraciens de répondre au nom du progrès qui sauve des vies. Qui facilite notre dur labeur, notre purgative de vie dans laquelle on ne sait qui ou quoi nous a plongé. Qui nous empêche de nous noyer. Cependant, il faudra que l’humanité se prenne largement plus en main pour honorer son progrès messianique et son altruisme si crûment exhibé. Jusqu’à présent, ces hommes-grenouilles n’ont su que suivre ce qu’on nomme progrès avec une confiance aveugle, tels des plongeurs perdus suivant les bulles qui remontent vers la surface.
Par une heureuse coïncidence et beaucoup de prières, ils parviendront à respirer, à atteindre les Lumières. C’est l’instant de tous les possibles, où toute invention signifie révolution. À mi-chemin de sa vie, l’humanité affiche une vigueur de jouvence, mais si jeunesse savait. Une fois accostés, ils évoluent en petits mammifères, rongeurs et coriaces. « On progresse! On progresse! » s’exclament-ils à nouveau.
Cette période éphémère de pure création brise le cycle des mort-nés que l’histoire a connu : la disparition de la barbarie et de la bave visqueuse ne peut que laisser place qu’à moins répugnant. Mais rien n’est gagné d’avance : entre en jeu la liberté, celle qui permet à l’un d’écraser l’autre sans l’obliger à lui tendre la main pour se relever. Ces nouveaux hamsters jouissent du confort de la vie moderne, maintenant libres de leurs allées et venues. Pour se délester davantage et gagner l’insoutenable légèreté, ils promulguent l’immatérialité de la valeurs de choses, du travail. Tout n’est que chiffres, que transactions symboliques. Ayant été depuis toujours les seuls à mettre la nourriture sous clé , il devient primordial de satisfaire le client sous peine de voir sa pitance retirée. Le client possède l’autorité absolue sur le maître de l’échoppe, à lui de se débrouiller avec les demandes contradictoires qui fusent. Rapidement, automatisé et automatique, le système résorbe l’illusion de collectivité, qui grisait auparavant les individus. D’une rapidité foudroyante, les vestons noirs se mêlent dans la foule, marchent au pas sans garde-à-vous. Excellant dans la nullité, chacun en fait son domaine particulier, rien n’échappe à la ségrégation : encore moins les idées.
La sénilité gagne insidieusement la société, étouffée par la fumée des cigares. Le moment de vérité ne tardera point, lorsqu’ils se réveilleront de cette longue transe. Des fosses communes, révélées par la disparition des sincères utopies humanistes, émergeront les asticots qui y dormaient. Les cadavres des dictateurs furent leur gîte depuis longtemps, et l’incinération des corps s’offrira comme la solution finale de toutes ces solutions finales.

À PRÉSENT, DÉSŒUVRÉS, ILS NE SAVENT TROP QUOI FAIRE DE CES CENDRES. SI LE GUIDE ÉTAIT PHÉNIX, IL S’AVÉRERAIT DIVERTISSANT DE LE BRÛLER À LA MANIÈRE D’UN OUROBOROS SATANIQUE. CELA LEUR ÉVITERAIT DE DEVOIR SUPPORTER CETTE NEIGE SUR LEUR ÉCRAN, MAINTENANT QUE LE SIGNAL EST MORT. ALORS À L’EFFIGIE HÉRÉTIQUE DU MESSIE DÉCHU, ILS ÉRIGENT DES POUPÉES DE CIRE QUI À DÉFAUT DE BRÛLER, FONDENT AVEC LENTEUR ET REDEVIENNENT MATIÈRE PREMIÈRE. DE LÀ ILS PEUVENT RECRÉER LAIDEUR ET IMAGE, MARIER LES DEUX DANS DES TONS PLUS EXÉCRABLES LES UNS QUE LES AUTRES. TIRER LE PIRE PARTI DES COULEURS, TEL EST LEUR PARI. LA NEIGE EST DISPARUE, ELLE LAISSE NAÎTRE UN PRINTEMPS OÙ LES HORREURS VERDISSENT SI VERDÂTRES… PLUS QUE JAMAIS.

***

Ce texte est lui-même production d’un enfant-éponge de ce siècle des Noirceurs. Force est de constater que l’âge d’or promis par le progrès actuel ne peut se reproduire au coût du moindre effort. Est-ce possible d’envisager ce qui serait à présent un anachronisme, soit une réapparition du paradis perdu? L’idée en vogue du progrès salvateur est au futur ce que les chirurgies esthétiques sont au charisme. Il s’apparente grandement à cette notion surréaliste de la femme que le féminisme a, probablement sans connaissance de cause, fait naître : la Femme, mythe dans sa splendeur, s’élève aux aurores et dort aux crépuscules, démaquillée. Et cette femme, qui marche avec le poids du monde sur ses talons, n’a ni cœur ni élément moteur. Elle avance comme un train à vapeur alimenté au charbon qui cerne son regard fauve. Elle déraille avec une expression guerrière, sans égard face à l’humanité, ni en l’homme qui l’a créée. Oui, cette image populaire de la super woman est un pur produit de la volonté d’égalité, de progrès social, qui fonctionne suivant les mêmes mécanismes que ce qui l’a engendrée. Le progrès glorifié, aidé de l’excessive liberté individuelle, a contribué à la déshumanisation de l’humanité. Voilà que cette position bien pessimiste s’annonce, une question surgit. Est-ce préférable de ne rien faire et d’attendre que le téléviseur défectueux s’éteigne de lui-même puis d’agoniser dans le noir? Non, la lucidité est notre seule porte de secours dans cette tour qui croule, trop haute et trop grande pour ce que ses fondations boueuses et hémophiles pouvaient supporter. Nous devons reconnaître, avant de vouloir connaître, que des milliards de vie n’auront servi que les desseins destructeurs de l’avarice. Jamais les vies sauvées par le progrès n’allègeront le cœur des hommes dans la pesée de l’âme. N’ayant connu que la destruction, ou la construction destructive, celle-ci s’est imprimée dans si fortement dans une conscience collective que les générations présentes ne peuvent la contrer. Il ne reste que le futur pour se porter garant de lui-même.

GRANDS YEUX ENFANTINS
NAÏFS MAIS ESPÉRANT
NE LEUR LAISSONS RIEN DE NOUS
ILS NE SAURONT QUOI EN FAIRE

ON A TOUT TUÉ TOUT RASÉ
LES MURS DES ÉDIFICES LES ENFERMENT
CHERCHONS L’ENFANT AUX PAPILLONS
QUI FERA DE CE GRIS DÉSERT UN JARDIN

DESSINONS-LEUR DES MOUTONS
EUX QUI SAVENT TOUT SANS RIEN SAVOIR
EUX QUI COMPRENNENT TOUT SANS RIEN COMPRENDRE
LAISSONS-LEUR AU MOINS L’ESPOIR

Nous saurons peut-être leur éviter de prendre ce billet pour ce train sans retour, qui déraille. Nous saurons peut-être leur éviter de respirer l’air avarié du post-modernisme, aussi fatal que le Zyklon B. Pour cela, il faut maintenir l’espèce humaine en vie. Aussi absurde que cela paraisse, il est impératif de continuer d’espérer que se répète cet exploit effectué il y a deux milles ans, soit d’apprendre aux hommes l’amour. Camus disait :

« Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice inimaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. » (L’été)

C’est indubitable, la nature reprendra ses droits par celui qui les lui a retirés. Ce n’est peut-être qu’un espoir têtu et naïf, reliquat du monde des merveilles, mais j’y tiens. Car comme Platon, le bien se trouve ailleurs. Car comme Bruno, il n’a pu avoir de déluge universel : il reste bien quelque part une fraction de ce que nous y avons perdu.



Rencontres
23 juin 2007, 11:56
Classé dans : (illustré), (à souligner), Espoir, Écrits

Lumière

Il y a de ces visages que l’on croise souvent, mais sans les connaître (ou même, parfois, les reconnaître). Il s’en dégage une familiarité amicale, et il nous arrive de se méprendre et imaginer que les choses puissent être pareilles de l’autre côté du mur. Ces déconfitures occasionnelles sont éclipsées par des évènements encore plus grands, ceux de reconnaissances réciproques. Où les êtres s’élèvent de leur nature de bête pour entrevoir plus. Cela arrive très peu souvent, mais il me prend, les Grands Jours, l’espoir en l’humanité. Aux éclaireurs, je vous salue.

Z.