Z…


Pas le temps
20 mars 2008, 10:52
Classé dans : Poésie, Révolte, Écrits

Écrire? Non, en ce moment ma vie est un frigo à vider. Des restes pourris, des courses à faire… ce sont les premières étapes pour maintenir mon existence physique. Une liste d’épicerie? Pourquoi? Alors en attendant, je vous refile des restes encore comestibles. J’avais vécu ce phénomène durant des travails d’été qui m’avaient rendue mécanique durant quelques mois. Que l’école me fasse le même effet, c’est une première. L’an prochain, vivement l’Université. Je commence à m’ennuyer moi-même à force de stagner à la même place; de surcroît rien ne justifie cette présence quotidienne sur une chaise en plastique, étant donné faute de participation. Heureusement, certains professeurs résistent encore au fâcheux réflexe de nous “normaliser”, et ce sont les seuls cours (le seul cours?) qui me motivent vraiment. Je tenterai de poster un billet plus substantiel durant le congé… Voici pour l’instant ce reste comestible sans titre, mais que je vais intituler pour l’occasion:

Guerre

DIALOGUE ENTRE UNE GUERRE ET UN FUSIL

Il la saisit au niveau des bras
Fermement il agite son torse démantibulé

« Ça suffit ça suffit, »entend-on
La lumière s’ouvre
Combien long est une mascarade

« Long le fleuve qui mène au ciel »
Tranquille, non!
Les enchaînés se traînent les pieds

« L’un en avant! L’autre! L’un! L’autre! » la voix crache
S’encourager dans un périple vers le trou noir
L’inconnu semble magnanime face à la peur
L’espoir se prosterne devant la violence

« Donnez-moi votre espoir vous n’en aurez pas besoin »
« Coups de consonnes »
« DICTATURE! » pourquoi
Comment
Le vol de l’oiseau
Dans un ciel bombardé

« Admire les cratères » on en voit si peu dans une vie
Ah oui?
Eh oui!
Ces chairs martelées
Béant frappe frappant
On n’attend plus la voix du haut-parleur

« Chaque jour un de tes frères meurt sinon plus »
« Qui es-tu que me dis-tu »
« Je ne t’écoute pas », les voix meurent sans l’ombre d’un écho
Tout est plus rapide que la balle du fusil
Même le sifflement est inaudible

« Une onde m’a touchée »
« Écoute-moi »
« Je me tairai »
« AUSSI LONGTEMPS QU’IL FAUDRA MES FRÈRES! »
« Cette putain de tranchée de vie de monde de malheur qui n’en finissent plus »
« Pourquoi n’ai-je pas accès à mon lot de lamentations moi aussi »
« J’exige mon dû »
Mais aucune solde n’est à zéro
Même si les possibilités impossibles comptent
Ta dette prévaut



Attaque de l’anthropocentrisme
7 janvier 2008, 3:51
Classé dans : (illustré), (à souligner), Existence, Révolte, Écrits

Connexions

Je crois sincèrement que la tentative de connaître la nature humaine ne relève pas particulièrement de la connaissance d’humains. Ce n’est pas en nous liant, en nous enchaînant avec d’autres, que nous en apprendrons plus sur la généralité. Dans la pluralité se trouve la singularité, et non l’inverse. Le pluriel est inclusif, le singulier exclusif. Bien que le singulier puisse être pluriel, certes. Cependant, entretenir des relations et amitiés limite son utilité au ludique, à défaut de faire office de source fiable. Je commence à croire justement qu’une telle implication personnelle brouille les cartes et entraîne le non-retour de la singularité quant à la lucidité. Lorsque nous sommes trop près de ce que nous regardons, notre nez nous bloque la vue. Notre MOI empiète sur le TOI, et nous sommes alors inaptes à l’impartialité. Et donc, incapables de poser un verdict valide (et ce en dépit de la vérité) sur la condition humaine. Côtoyer des étrangers nous fournit beaucoup plus d’informations que nous le croyons. Il s’agit de former un réseau lâche qui resserrera ses mailles autour d’un banc de poissons afin de pouvoir n’en faire qu’un poisson géant. Ceux, qui outrés, avanceront que se distancer de la masse ne fait que donner encore plus d’importance à notre personne, car se reculer serait donner une importance à notre position d’observateur. Pourtant cela signifie tout au plus que notre position influence notre jugement, ou pour faire court notre influençabilité; constation nous ne pouvons plus humble.

Peut-être me direz-vous que je suis l’hypocondriaque des relations humaines, qu’il ne faut pas s’imaginer que l’immersion sociale contamine la pensée de l’observateur. Eh bien, je ne vois pas le mal en tout; le rire est contagieux et lorsqu’il n’est pas cynique, tout à fait désirable. Toutefois, cela restera toujours faux d’affirmer que l’objectivité à sa place dans le socio-affectif. Il y a en cela une évidence que je ne tenterai point d’expliquer. Quiconque s’objecte évoquera éventuellement le fait que la réalité consiste en la perception d’autrui. Problème évoqué par cette malheureuse phrase : « Si un arbre tombe dans la forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre tomber, fait-il du bruit? »… mais si personne ne peut constater l’action de votre pensée sauf vous, pensez-vous? Évidemment, que l’arbre fait du bruit lorsqu’il tombe : les moindres sons que sa chute provoque seront perçues dans la mesure où le sol tremblera, où peut-être même les arbres à proximité trembleront.

Et plus que l’égocentrisme, l’anthropocentrisme me sidère, ce réflexe d’imaginer que l’Univers ne puisse être de lui-même. Rationnaliser est légitime, mais refuser la possibilité que des choses dont nous sommes peut-être seulement incapable de percevoir, d’imaginer, m’amuse. C’est d’ailleurs cette attitude bornée que je déplore dans Je jure que je mens. Il y a quelque chose dans ce monde qui communique au-delà du vouloir commun, de la capacité d’abstraction commune. Certaines théories scientifiques en cours d’élaboration abondent en ce sens, et cela ne me surprendrait pas qu’elles s’avèrent « vraies » de par leur irréfutable cohérence.

Nietzsche évoquait le surhomme comme un éclair sans sens (sans direction, sans signification…). J’imagine que lorsque nous aurons humblement délaissé notre stade d’humanité, dont le terme-même sacralise le fil tendu que nous sommes, nous aurons réussi. Il s’agit maintenant de savoir s’il s’agit d’un idéal à poursuivre ou d’un but envisageable…?



Fantaisie
19 décembre 2007, 3:29
Classé dans : (illustré), (à souligner), Anecdotique, Espoir, Fictif, Révolte, Écrits

Les phares de la voiture repoussaient la noirceur comme des conquistadors modernes, mais la lumière fuyait sans cesse le véhicule. Jamais l’engin n’accédait cette zone lumineuse, pourtant créé par lui-même.

J’avançais dans la vie ainsi, où les jours sans histoires se succédaient, telles des pages d’un roman d’aventures qu’on aurait déchirées et lues dans le désordre. Au fil des ans, la vie me décevait jusqu’à tuer insidieusement toute attente envers elle. À cet instant, je vivais les évènements comme on vit une phrase : sujet, verbe, avec un peu de chance il y avait un complément. Je croisais sur ma route des personnages tantôt anecdotiques, tantôt grotesques, tantôt précieux, parfois sublimes. Ceux qui figuraient dans la dernière catégorie avaient en fait une essence qui leur était bien propre. Il m’arrivait de m’imprégner de leur aura, mais chaque fois je me donnais l’impression de n’être qu’un triste pastiche. Triste, car bien que fort réussi, il ne l’était pas assez pour me convaincre. Rapidement, je finis par être cette coquille vide, un refuge désolé qui ne semblait qu’attendre un futur arrivant qui n’arrivait point. Cela de façon non-péjorative : on pouvait toujours entendre la mer si on blottissait son oreille contre mes lèvres. Je murmurais un rêve évanescent, sans prétention. Cette berceuse salée dont l’écoute pouvait faire rêver seuls les contemplatifs, évoquer milles souvenirs inexistants. Cette chanson était un
espoir naïf et enfantin, qui ravivait mon acharnement dans les moments les plus durs. Justifier mon existence fut en fait ma seule raison de continuer à cheminer à travers les secondes, les minutes, les heures. À y repenser, c’est un tel désir insensé qui amena ma déception, alors inévitable. Arc-en-ciel

Puis, il y eut cette averse d’été. Parfois, la tournure du cours de évènements devient si limpide, si claire, qu’il se produit ce miracle de sagesse. Le brouillard devant les secrets de la vie se lève et on entraperçoit l’immensité de ce monde. Pourtant, alors qu’entre le rideau et le parquet parvenait cette fine ligne de lumière, l’ombre la suivait comme fidèle compagne. Je réalisai rapidement la furtivité de cette vue incroyable que j’avais eu sur le cours des choses. Ce rideau n’était nul autre que mes paupières, lorsque le moment de grâce fut rompu par ma peur de cette vision sublime. Oui, la peur de pouvoir assister à un tel spectacle, la vie, sans pouvoir en jouir pleinement, sans un profond sentiment d’appartenance, me tenaillait. Après avoir vu la grandeur de l’Univers tel que peut le concevoir l’esprit, il me semblait que ma petitesse avait foulé des sols qui devaient rester d’elle inconnus.

Et puis, chaque jour n’était qu’une lettre. Certains faisant de leur vie des dictionnaires, ou des romans, ou bien des livres d’algèbre avec mille inconnues. Mais moi, mes lettres semblaient désordonnées, sans jamais créer de mot intelligible. Était-ce normal, devais-je tirer des conclusions de cela? Parfois, un mot perdu cognait timidement à ma porte, et je me pressais de le mettre en cage pour qu’il ne m’échappe plus. Il fanait et il n’existait pas de mot artificiel pour le remplacer. Je contemplais donc muettement la pièce sévère qui regardait les jours tourner les aiguilles de ma vie.

Un jour, le mot bonheur se desséchant lentement, je pris tout ce qu’il m’avait été permis de courage et je décidai de souiller ces sols dont je m’étais moi-même bannie. Je fonçai de l’autre côté du rideau et me retrouvai devant un public ébahi, des projecteurs éblouissants plein les yeux. J’avais rencontré des gens à l’aura puissante, mais je rencontrai, là, des auras personnifiées. Je me souviendrai longtemps de ce cirque d’acrobates funambules entre l’homme et la bête, dont le tonnerre claironnait sans vergogne. Parfois, le vertige me prenait : la vie me bombardait de complément, sans sujet, sans verbe. Les Grandes Idées défilaient devant moi, faisaient des sourires enjôleurs, je ne savais plus dans quelle direction regarder.

Mais tout cela, ce n’était qu’une supernova. Je fus ramenée rapidement dans ce monde qui m’était trop familier, ce monde exigu et sombre, où les couleurs s’agençaient étrangement. Mes yeux semblèrent plus sensibles qu’à l’habitude à ces bizarreries, alors que tous y semblaient accoutumés. L’habitude et l’impossibilité de voir autrement s’étaient posées sur leur nez et voilaient la réalité. Je n’eus pas le courage de lutter contre cet aveuglement, sachant que je n’avais pas la force nécessaire pour les amener hors de la caverne.

Et la supernova devint ce qu’elle est vouée à devenir.



Je ne veux pas de vos politesses
30 novembre 2007, 6:15
Classé dans : (à souligner), Révolte, Écrits

Il est étrange de constater que la réussite se mesure à la capacité de rassurer les craintes les plus intimes de l’évaluateur. Tout est une série d’évaluations par lesquelles il faut faire ses preuves. Le pari est audacieux: flatter un ego duquel nous sommes totalement étrangers. Quelques professeurs affirment vouloir enseigner l’esprit critique, mais gare à ceux qui critiquent l’esprit de ces professeurs. Ceux-ci se barricadent souvent derrière un masque d’insatisfaction, comme s’il fallait leur révéler notre âme. S’ils sont eux-mêmes égoïstes de leur personne, nous avons pleinement le droit de faire de même. Dans compter le devoir de décence, parce que je n’irais pas sur la place publique clamer mes humeurs au compte de leurs critères d’évaluation. Ils veulent plus de nous, eh bien tant pis. Je garde ce quelque chose pour moi, rien qu’à moi, et ils n’en sauront jamais rien, même s’ils exigent aveuglément cette chose de moi. Je suis totalement égoïste. Car en effet, le vrai égoïsme, c’est de garder pour soi ce que les autres veulent de soi et d’en profiter seul. J’extrapole ainsi l’individualisme, l’économie du moi.

Je ne voulais pas vous décevoir, vous qui espéreriez dans ces lignes autre chose que ce que vous lisez. Si cela n’est que verbiages académiques à vos yeux, soit. J’accepte cette sentence, elle me semble justifiable. Mais! Beaucoup de gens s’imaginent qu’étudier est une tâche pénible, ardue et obligatoire. Alors qu’en réalité, cela s’avère tout autre, c’est une tâche trépidante, facile et tout à fait facultative. Oui, certaines matières sont imposées par les institutions. En effet. Faut-il limiter l’étude à l’étude scolaire? Faut-il oublier l’étude de la vie, de l’humanité, du destin?!

Car ne vous méprenez pas! Ce n’est pas ça, ces petits exercices, cette discipline mentale à laquelle je m’astreins en écrivant. Ce n’est que l’expression pauvre de quelque chose de grand, beaucoup plus grand. Comme ce qu’on pourrait nommer la Grande Histoire, qui s’emmagasine dans les crânes formatés des enfants depuis leur premier contact avec la société.

Il va sans dire que l’angoisse du siècle, c’est l’impuissance. Tout en demandant docilement d’être réduit au silence, nous réclamons le droit de conserver une illusion de pouvoir. Cocher un X comme si cela changeait le monde. C’est Spartacus, les esclaves, cette route de châtiment exemplaire qui a changé le monde! Pas nous! Et ceux qui courbent l’échine sous une pression sociale à laquelle ils se sont souvent volontairement soumis, qu’ils se redressent. J’en ai marre du syndrome de l’opprimé, la seule personne qui possède le droit d’opprimer notre personne c’est nous. Et si la société veut s’opprimer, c’est de son plein droit. Mais que fait-elle de son devoir? Il serait temps que les individus perdent cette illusion d’oppression gratuite, et qu’ils se prennent en main. Ira-t-on jusqu’à dire que le réchauffement climatique est l’ire des dieux? De Zeus, de Yahvé, d’Allah, d’E.T.? Franchement, cela ne me surprendrait pas. Et à ce moment-là, franchement, il ne me restera plus qu’à choisir entre me tirer une balle ou adhérer au néonazisme.



La cuvette et moi
20 novembre 2007, 11:43
Classé dans : Révolte, Écrits

Il y a la page blanche. Mais pour être franche, elle ne m’intimide pas vraiment. C’est plutôt l’angoisse de tout effacer au final qui me bloque. Ce qui n’est plus, ce qui plus jamais ne sera. Un jour, dans une quelconque illumination ou dans une quelconque déroute, j’ai eu l’idée de jeter ce cahier dont maintes pages avaient été imbibées d’encre dans la cuvette. Cette cuvette, qui me narguait, moi sur la céramique froide dans la nuit chaude. Peut-être était-ce cette chaleur estivale qui m’avait montée à la tête, mais j’ai eu cette envie soudaine de voir cette encre se répandre dans l’eau et puis tirer la chasse. Oui, tout jeter. Et ma mémoire seule n’aurait jamais suffit à ramener à la vie tous ces mots. J’ai brusquement fait volte-face sous l’effet d’une frustration soudaine. J’avais envie de mots immortels, mais je savais que ceux que je penchais sur le papier était à mon image: irrémédiablement mortels. Je n’ai pas pu me résigner à tout anéantir, céder à devenir lion puis enfant (concept de Nietzsche que je prévois méditer plus en profondeur quand mon esprit sera libéré du fardeau académique). Alors j’ai laissé les mots vivre, vivre et peut-être vivront-ils pour l’éternité. J’ai cédé au risible espoir que mes mots rejoindraient un jour ceux de ces plumes qui m’ont marquées.



Attention
10 novembre 2007, 4:07
Classé dans : (à souligner), Existence, Révolte, Écrits

Il ne faut jamais la relâcher. Dans la nature, elle court, s’emporte. Certes, plaisamment, mais la violence de sa chute est proportionnelle à la vitesse de sa course. Il faut l’entraîner, la dompter, la dresser, en faire un objet de prestige. Mais il ne faut pas se leurrer, cela demande beaucoup de travail et de persévérance. Lire, écrire, écrire, lire mais surtout VOIR. Il ne suffit pas d’avaler les lettres comme un ivrogne assoiffé, il faut les apprécier, les comprendre, les SENTIR. Il faut être sensible aux drames inopinés, aux tragédies inoffensives.

Aussi absurde que cela paraisse, nous pouvons apprendre l’instinct. Nous l’oublions souvent, le mettons de côté, mais si nous apprenons à l’écouter, nous saurons lorsqu’il nous ment. Et voilà, l’instinct honnête, lorsqu’il est cerné, facilite grandement les gênes quotidiennes. C’est un travail qui n’est jamais terminé.



ZÉRO
2 novembre 2007, 2:04
Classé dans : (illustré), (à souligner), Existence, Révolte, Écrits | Mots-clefs:

Zéro«Notre monde est fait de rouages qui ne
s’ajustent pas les uns aux autres.
Ce ne sont point les matériaux qui sont
en cause, mais l’Horloger.
L’Horloger manque. »

Pilote de guerre, A. ST-EXUPÉRY

I


Afin d’assurer une certaine rigueur linguistique à un texte littéraire, il est primordial de clarifier le « progrès » tel qu’il sera examiné, puis critiqué au fil d’une narration historique.

« progrès nom masculin
(latin progressus, de progredi, avancer)
1. Amélioration, développement des connaissances, des capacités de qqn. Faire des progrès en musique.
2. Changement graduel de qqch, d’une situation, etc., par amélioration ou aggravation. Les progrès d’une inondation.
3. Développement de la civilisation. Croire au progrès. »

En fait, le fait qu’une première définition du progrès en fasse une « amélioration » (donc mélioratif), qu’une deuxième un « changement par amélioration ou aggravation » et qu’une troisième un « développement de la civilisation » me semble mériter notre entière attention. Si les linguistes le définissent par une chose et son contraire, cela souligne toute la complexité d’un progrès simplifié sur la place publique. C’est comme poser « si X égale A mais peut aussi éventuellement égaler –A » et demander la valeur de X. On ne peut répondre simplement « X=A » ou « X=-A », à moins que X égale simplement 0. C’est principalement là où je veux en venir : remplacez X par le progrès, A par amélioration et –A par aggravation.
Ces trois définitions seraient-elles une simple mascarade pour éviter de refuser une véritable valeur sémantique au mot? Je l’affirme : X égale 0. Dans les faits, la définition du progrès n’existe pas, celle ayant été établie étant un non-sens.
L’utilisation du terme démontrera cette affirmation : car l’homme a pris le mauvais réflexe de qualifier de progrès tout changement afin de ne pas avoir à se questionner sur l’impact de ses actes, découvertes et interventions. Présupposé dangereux. Examinons cet emploi abusif du terme vide « progrès » auquel le consensus général a accordé une connotation positive au cours de l’histoire. Il sera alors plus aisé de constater qu’un simili-concept amène une simili-solution aux choix de société qui nous sont posés. Une société qui s’aveugle ainsi, en remplaçant de façon presque systématique le terme changement par progrès, est promise à un avenir plutôt sombre. Elle n’ose pas assumer son rôle d’Horloger responsable, désignant l’Horloger tantôt Dieu, tantôt la raison et finalement le progrès.

II

« Maintenant, je vois; je me rappelle mieux ce que j’ai senti, l’autre jour, au bord de la mer, quand je tenais ce galet. C’était une espèce d’écœurement douceâtre. Que c’était donc désagréable! Et cela venait du galet, j’en suis sûr, cela se passait du galet dans mes mains. Ou, c’est cela, c’est bien cela : une sorte de nausée dans les mains. »
J.-P. SARTRE

DANS LA CAVERNE, ILS NE RIENT PAS SEULEMENT DU PHILOSOPHE; ILS LE PLACENT SUR LE BÛCHER, POUR EN TIRER D’AUTRES OMBRES. DES OMBRES ÉTRANGLÉES PAR L’AVIDITÉ. ODEUR DE PLUMES, D’AILES ROUSSIES. ILS TUENT CELUI QUI S’ÉLÈVE VERS LA LUMIÈRE, S’EMPRISONNANT DANS L’ANTRE COMME LA LAIDEUR CONDAMNÉE PAR ULYSSE, PRIVÉE DE SON UNIQUE VUE. ASSIS, DÉCÉRÉBRÉS COMME UNE COQUILLE D’ŒUF PROTÉGEANT UN FŒTUS MORT, ILS TROUVENT REFUGE DANS UN SOMMEIL NIAIS, BAVANT COMME UNE ARMÉE DE CRAPAUDS MALOTRUS TAPIS DANS LA BOUE, SANS PRINCESSE. DE CETTE FAÇON, DANS LE NOIR, L’OMBRE RAMPE PARTOUT, S’INFILTRE DANS LES ESPRITS DE CHACUN. ILS SE RÉVEILLENT ET L’ESPACE D’UN INSTANT, ILS ONT TOUT OUBLIÉ, JUSQU’À L’ENDROIT OÙ ILS SE TROUVENT.

Pour justifier ces gestes lâches, ils pondent d’abord l’égalité. Cette égalité qui rabaisse hommes plutôt que de les élever, celle qui fait de tous et de chacun la chair à canon des révolutions.
« On progresse, on progresse! », coassent-ils. Alors apparaît une flamme vacillante au creux des iris dilatés, croyant voir la lumière. C’est qu’ils n’ont pas encore accepté pleinement la supposée nature-phare du progrès, qui consiste à diriger leur gargantuesque train dans la nuit : ni plus, ni moins. A-t-on déjà vu un objet accéder à la zone lumineuse qu’il engendre? Ce serait bien absurde qu’une même entité projette de la lumière, projette une ombre de cette même source et cela simultanément.
Sans compter qu’ils oublient sans difficulté que ce sont les esclaves qui ont bâti les pyramides, et non les pharaons. Burj Dubaï ne s’érige pas vers le ciel mue par une force divine, ni à l’instar d’une néo-Babel, bien au contraire. À la langue universelle s’est substituée le silence, ou sinon une parole destructrice. Voilà un autre paradoxe historique: c’est la compréhension entre les exploités qui empêche le haricot magique de croître, et non le contraire. Où peut bien être le progrès? Tout cela ne les empêche nullement, si égalitaristes qu’ils soient, de s’extasier devant l’une des merveilles du monde bâtie à la sueur qui coulait sur le dos des soumis. Coassez, coassez.
Ces multiples tentatives de transposition de l’imaginaire fantastique dans la réalité s’avèrent pathos ridicule, où humains hallucinent ataraxie, se piquent à la complaisance. Avec une fierté non fondée, le discours national se dévide jusqu’à n’être plus qu’un épais fuseau de mots. En quel nom ces amphibiens brandissent-ils leur drapeau souillé, tissé à même ces kyrielles d’illusions? Alors aux passagers batraciens de répondre au nom du progrès qui sauve des vies. Qui facilite notre dur labeur, notre purgative de vie dans laquelle on ne sait qui ou quoi nous a plongé. Qui nous empêche de nous noyer. Cependant, il faudra que l’humanité se prenne largement plus en main pour honorer son progrès messianique et son altruisme si crûment exhibé. Jusqu’à présent, ces hommes-grenouilles n’ont su que suivre ce qu’on nomme progrès avec une confiance aveugle, tels des plongeurs perdus suivant les bulles qui remontent vers la surface.
Par une heureuse coïncidence et beaucoup de prières, ils parviendront à respirer, à atteindre les Lumières. C’est l’instant de tous les possibles, où toute invention signifie révolution. À mi-chemin de sa vie, l’humanité affiche une vigueur de jouvence, mais si jeunesse savait. Une fois accostés, ils évoluent en petits mammifères, rongeurs et coriaces. « On progresse! On progresse! » s’exclament-ils à nouveau.
Cette période éphémère de pure création brise le cycle des mort-nés que l’histoire a connu : la disparition de la barbarie et de la bave visqueuse ne peut que laisser place qu’à moins répugnant. Mais rien n’est gagné d’avance : entre en jeu la liberté, celle qui permet à l’un d’écraser l’autre sans l’obliger à lui tendre la main pour se relever. Ces nouveaux hamsters jouissent du confort de la vie moderne, maintenant libres de leurs allées et venues. Pour se délester davantage et gagner l’insoutenable légèreté, ils promulguent l’immatérialité de la valeurs de choses, du travail. Tout n’est que chiffres, que transactions symboliques. Ayant été depuis toujours les seuls à mettre la nourriture sous clé , il devient primordial de satisfaire le client sous peine de voir sa pitance retirée. Le client possède l’autorité absolue sur le maître de l’échoppe, à lui de se débrouiller avec les demandes contradictoires qui fusent. Rapidement, automatisé et automatique, le système résorbe l’illusion de collectivité, qui grisait auparavant les individus. D’une rapidité foudroyante, les vestons noirs se mêlent dans la foule, marchent au pas sans garde-à-vous. Excellant dans la nullité, chacun en fait son domaine particulier, rien n’échappe à la ségrégation : encore moins les idées.
La sénilité gagne insidieusement la société, étouffée par la fumée des cigares. Le moment de vérité ne tardera point, lorsqu’ils se réveilleront de cette longue transe. Des fosses communes, révélées par la disparition des sincères utopies humanistes, émergeront les asticots qui y dormaient. Les cadavres des dictateurs furent leur gîte depuis longtemps, et l’incinération des corps s’offrira comme la solution finale de toutes ces solutions finales.

À PRÉSENT, DÉSŒUVRÉS, ILS NE SAVENT TROP QUOI FAIRE DE CES CENDRES. SI LE GUIDE ÉTAIT PHÉNIX, IL S’AVÉRERAIT DIVERTISSANT DE LE BRÛLER À LA MANIÈRE D’UN OUROBOROS SATANIQUE. CELA LEUR ÉVITERAIT DE DEVOIR SUPPORTER CETTE NEIGE SUR LEUR ÉCRAN, MAINTENANT QUE LE SIGNAL EST MORT. ALORS À L’EFFIGIE HÉRÉTIQUE DU MESSIE DÉCHU, ILS ÉRIGENT DES POUPÉES DE CIRE QUI À DÉFAUT DE BRÛLER, FONDENT AVEC LENTEUR ET REDEVIENNENT MATIÈRE PREMIÈRE. DE LÀ ILS PEUVENT RECRÉER LAIDEUR ET IMAGE, MARIER LES DEUX DANS DES TONS PLUS EXÉCRABLES LES UNS QUE LES AUTRES. TIRER LE PIRE PARTI DES COULEURS, TEL EST LEUR PARI. LA NEIGE EST DISPARUE, ELLE LAISSE NAÎTRE UN PRINTEMPS OÙ LES HORREURS VERDISSENT SI VERDÂTRES… PLUS QUE JAMAIS.

***

Ce texte est lui-même production d’un enfant-éponge de ce siècle des Noirceurs. Force est de constater que l’âge d’or promis par le progrès actuel ne peut se reproduire au coût du moindre effort. Est-ce possible d’envisager ce qui serait à présent un anachronisme, soit une réapparition du paradis perdu? L’idée en vogue du progrès salvateur est au futur ce que les chirurgies esthétiques sont au charisme. Il s’apparente grandement à cette notion surréaliste de la femme que le féminisme a, probablement sans connaissance de cause, fait naître : la Femme, mythe dans sa splendeur, s’élève aux aurores et dort aux crépuscules, démaquillée. Et cette femme, qui marche avec le poids du monde sur ses talons, n’a ni cœur ni élément moteur. Elle avance comme un train à vapeur alimenté au charbon qui cerne son regard fauve. Elle déraille avec une expression guerrière, sans égard face à l’humanité, ni en l’homme qui l’a créée. Oui, cette image populaire de la super woman est un pur produit de la volonté d’égalité, de progrès social, qui fonctionne suivant les mêmes mécanismes que ce qui l’a engendrée. Le progrès glorifié, aidé de l’excessive liberté individuelle, a contribué à la déshumanisation de l’humanité. Voilà que cette position bien pessimiste s’annonce, une question surgit. Est-ce préférable de ne rien faire et d’attendre que le téléviseur défectueux s’éteigne de lui-même puis d’agoniser dans le noir? Non, la lucidité est notre seule porte de secours dans cette tour qui croule, trop haute et trop grande pour ce que ses fondations boueuses et hémophiles pouvaient supporter. Nous devons reconnaître, avant de vouloir connaître, que des milliards de vie n’auront servi que les desseins destructeurs de l’avarice. Jamais les vies sauvées par le progrès n’allègeront le cœur des hommes dans la pesée de l’âme. N’ayant connu que la destruction, ou la construction destructive, celle-ci s’est imprimée dans si fortement dans une conscience collective que les générations présentes ne peuvent la contrer. Il ne reste que le futur pour se porter garant de lui-même.

GRANDS YEUX ENFANTINS
NAÏFS MAIS ESPÉRANT
NE LEUR LAISSONS RIEN DE NOUS
ILS NE SAURONT QUOI EN FAIRE

ON A TOUT TUÉ TOUT RASÉ
LES MURS DES ÉDIFICES LES ENFERMENT
CHERCHONS L’ENFANT AUX PAPILLONS
QUI FERA DE CE GRIS DÉSERT UN JARDIN

DESSINONS-LEUR DES MOUTONS
EUX QUI SAVENT TOUT SANS RIEN SAVOIR
EUX QUI COMPRENNENT TOUT SANS RIEN COMPRENDRE
LAISSONS-LEUR AU MOINS L’ESPOIR

Nous saurons peut-être leur éviter de prendre ce billet pour ce train sans retour, qui déraille. Nous saurons peut-être leur éviter de respirer l’air avarié du post-modernisme, aussi fatal que le Zyklon B. Pour cela, il faut maintenir l’espèce humaine en vie. Aussi absurde que cela paraisse, il est impératif de continuer d’espérer que se répète cet exploit effectué il y a deux milles ans, soit d’apprendre aux hommes l’amour. Camus disait :

« Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice inimaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. » (L’été)

C’est indubitable, la nature reprendra ses droits par celui qui les lui a retirés. Ce n’est peut-être qu’un espoir têtu et naïf, reliquat du monde des merveilles, mais j’y tiens. Car comme Platon, le bien se trouve ailleurs. Car comme Bruno, il n’a pu avoir de déluge universel : il reste bien quelque part une fraction de ce que nous y avons perdu.



Monologue de Monsieur Journal
1 novembre 2007, 1:03
Classé dans : Révolte, Écrits

Qu’est-ce qui m’est arrivé? Eh bien je te le dis, c’est la vie, cette laide de vie qui m’est arrivée, c’est bien mon jour de chance. Elle s’est présentée devant moi, ce matin-là j’avais ma cravate vert moisi, et voilà la vie était à ma porte. Pire que les politiciens avant les élections, pire que les pages d’un vieux livre qui s’obstinent à s’embrasser. Je connais la solution; claquer la porte, rivaliser de finesse. Elle connaît la solution; mettre un pied dans la porte, la colle à bois. J’ai l’air con, là.



Propriété
30 octobre 2007, 10:41
Classé dans : Espoir, Révolte, Écrits | Mots-clefs:

Il faut laisser aux autres leurs désillusions, nous en avons assez des nôtres. Sans quoi, rien n’est possible, nous serions paralysés d’être les premiers pour ne pas que les autres soient les derniers. Mais pouvons-nous nous sacrifier pour ceux qui sont les vrais égoïstes, être le bouc émissaire de ces pseudo boucs émissaires? Je refuse cette option. NON, autant leur donner une vraie raison de se plaindre.



Cette nuit
19 octobre 2007, 11:30
Classé dans : Existence, Révolte, Écrits | Mots-clefs:

Je me demande si elle est la même, pour tous et toutes.

Sûrement que non. Certains dormiront, d’autres non. Certains dormiront seuls, d’autres non. Sûrement que non. Non, il n’existe pas et ne peut existe qu’une seule et unique nuit pour tous et pour toutes dans l’histoire de l’humanité.

Un tumulte suffocant, sans gloire, sans grandeur, qui se perdait en vain, à la tombée d’une nuit d’hiver. Cette nuit n’était même pas glacée ou neigeuse. (Bataille, le Bleu du Ciel)

Cela m’a fait, ma foi, un bien grand effet. Peu m’a importé le contexte, j’ai été projetée dans un monde qui n’existe qu’au fin fond de mon existence, sous les jours empilés comme des draps sales. Je m’exerce encore à outrepasser ma raison, mon intuition de l’inutilité. Voyons… ces promenades tardives en hiver, l’infanticide de nos pas sur un tapis blanc. Et un être qui dit “même pas glacée ou neigeuse” transcende au-delà de seul l’indicible. Comme si cela référait à une quelconque vie antérieure, ou les Jours que j’ai oublié. Mais c’était mort, mort aussi certainement qu’un coucou qui se tait à midi.

Et ce ciel. Est-il le même pour tous et pour toutes?

Non. Définitivement non. Il est clément pour certains, pour d’autres non. Quand je le scrute, il m’apparaît impartial, d’un bleu juste, juste un seul bleu. Encore plus que la nuit, ce ciel utopique n’existe que pour une seule personne.