[ Voici la quatrième partie. J'y introduis le troisième personnage dont j'avais annoncé l'arrivée. Mais je crois que d'ici l'écriture de la cinquième partie, il faudra les laisser respirer un peu, tous. ]
K.- S. N.
J’ai toujours été quelqu’un de très banal. Je n’ai jamais rien eu de très original à dire. Le type idéal pour les entreprises de sondage, le type moyen qui vous dira ce que la majorité pense, ce type commun quoi.
Mais dans le fond, je ne suis pas si normal. Il y a quelque chose qui cloche chez moi. Sauf que contrairement aux gens anormaux, cette chose est non-identifiable. Peut-être que c’est pour ça, que je ne suis pas normal.
Tout ça, je l’ai réalisé ça sur le tard. Un matin, sans crier gare. Je devais avoir dans la trentaine, je me suis levé. Je me suis rasé. Et ce fut différent. Non, ce n’était pas de me raser. Quoique j’en fus aussi certain que de m’être rasé : je n’étais pas normal. Je l’avais toujours été.
Je suis allé au boulot. Personne n’a rien dit, mais c’est resté. Ce n’est jamais reparti. Je ne sais pas ce que les gens dans ma situation font, moi je n’ai rien fait.
Quelques jours durant, je n’ai rien fait, rien du tout.
Rien de rien.
Puis, je suis retourné au boulot. Aujourd’hui aussi. Il faut travailler, être anormal à ma manière. Ma manière d’être normal sans l’être. C’est compliqué, mais c’est naturel. Ça se fait tout seul.
Souvent, je trouve ça insupportable. J’aimerais dire aux gens que je ne suis pas normal. Dans leurs yeux, je la vois, la banalité que je dégage. Pour leur dire le contraire, il faudrait que j’explique. Pour expliquer, il faudrait que je sache.
Un drôle de conviction. De quoi pourrir une vie pourtant simple.
Parfois, j’ai peur de ne jamais savoir, de ne jamais pouvoir m’en sortir. Comment peut-on remédier à ce que l’on ignore? Ce n’est pas par fierté que je ne cherche pas d’aide, mais bien parce que je ne sais de quoi pourrait-on me sauver. Et je sais que les autres ne trouveront pas mon problème à ma place.
Vous me direz que c’est triste, mais je ne suis pas à plaindre. Tous les soirs, je ferme ma lampe de chevet. Peut-être que demain, en me réveillant, je saurai. Jusqu’à ma mort, il me restera toujours un autre matin pour trouver.
Je ne vous demander pas de me croire. Nombreux sont les gens qui se cherchent des problèmes. Moi, j’en ai un. Mais lequel, c’est bien ça que je cherche.
LA FILLE QUI PERCUTA LE MATHÉMATICIEN
Dès mon arrivée chez nous, j’ai vérifié si la boîte aux lettres n’avait pas quelque chose de réjouissant pour moi. Un concours de gagné, un chèque en blanc ou une demande en mariage d’un admirateur secret, tout cela aurait été très bien. Un relevé bancaire, une publicité pour un produit générique du Viagra et le journal local m’ont fait révisé mes exigences à la baisse. Décidément, c’était mal barré.
J’ai enfilé mon pyjama, et ouvert mon ordinateur. D’habitude, je ne fais que vérifier mes courriels, regarder les derniers potins des meilleures séries télévisées et c’est tout. Mais cette fois-ci, j’avais vraiment envie de perdre mon temps sur Internet. Et c’est ainsi que j’ai découvert l’univers des hommes qui tricotent. C’est quand même fascinant de voir ces communautés qui se bâtissent autour d’une passion inusitée et qui grandissent alimentées par le caractère international du web. Franchement, ça m’a rassurée. Je n’étais pas la seule à me battre pour légitimer mon existence, certains allaient jusqu’à débattre sur un forum de l’ironie des points irlandais dans le modèle Chalet Suisse du pull-over expliqué dans le numéro de novembre de Laine et Aiguilles. Sans évoquer toutes les autres curiosités que l’on peut retrouver sur Internet, j’ai conclu cette expérience avec le sentiment d’être un peu moins seule, ne serait-ce que parce que tant d’autres personnes regardaient leur écran d’ordinateur à des kilomètres en même temps que moi. Bref, ces petites heures ne m’avaient peut-être pas procuré l’extase la plus sublime, mais m’avait permis de sourire et d’oublier un peu la malchance qui avait décidé de devenir ma meilleure amie ces derniers jours. Même si la guerre n’était pas gagnée, je profitais au moins de l’espoir suscité par la victoire d’une bataille.
Je suis allée me coucher avant que la morosité s’installe, question de profiter d’une bonne nuit de sommeil. Pour refaire le plein d’énergie, il n’y a pas plus efficace. À sept heures moins le quart, j’ai ouvert les yeux en constatant que les choses allaient effectivement de mieux en mieux : il faut croire que l’arrestation de mon voisin lui avait remis quelques idées en place, ce qui m’avait permis de dormir neuf belles heures consécutives. Mon sourire devant le miroir était déjà plus crédible les cernes en moins, et j’ai pu déguster mon café sans devoir le boire à une vitesse folle. Je doute que cela soit scientifiquement fondé, mais j’ai toujours eu l’impression que de caler un café rapprochait son efficacité de la caféine en intraveineuse. Bref pour une fois, je ne me sentais pas comme une junkie en manque mais bien comme une jeune adulte savourant un bon café, un peu comme dans les publicités où les gens sont heureux, si heureux. Mon horoscope continuait de m’encourager dans mon optimisme, soulignant ma « mine radieuse qui ne manquera pas de me mériter bien des regards flatteurs. » Appelez cela stupidité ou bonne foi, j’ai franchi le seuil de ma porte avec une confiance nouvelle. J’ai même sourit au gentleman à la fin soixantaine que je croise habituellement à l’épicerie en me rendant au travail, qui en retour a déployé une force herculéenne pour me montrer son dentier dans une esquisse de sourire.
Au bureau, rien n’osait se mesurer à ma bonne humeur, et les plans à réviser disparaissaient à une cadence impressionnante de ma table de travail. À y repenser à présent, je peux dire que nous sommes paradoxalement plus heureux dans l’attente du bonheur possible que dans le bonheur lui-même. Nous nous enivrons lentement du rêve et quand le rêve arrive, nous ne faisons que nous y glisser sans vraiment réaliser ce qui nous arrive. On entre dans une sorte de transe, on se laisse bercer par le bonheur. Mais c’est en ayant véritablement conscience de son imminence que nous vivons le plus beau.
LES CARNETS DU MATHÉMATICIEN
« Je trouverai la vérité dans l’étude statistique de ton comportement. Je la débusquerai comme on traque les décimales de π, je gratterai les restes émiettés des calculs afin de trouver l’inconnue manquante. Un jour, je trouverai la solution et je la brandirai bien haute.
Et le temps qui trace ces fractales en circonférence de tes yeux, comme une maîtresse possessive qui de ses longs ongles rouges lacèrent le dos de son aimé. Crées par le vent, tes stries. Je contemple silencieusement les visages si lisses qui m’entourent, si polis et bien tendres. Je me rends compte de leur fraîcheur parce que tu ressembles à un vieux jean usé, toi, l’ombre de la ruelle, canne à la main, dos courbé sur un banc éphémère. Ton existence est passagère, mais ta présence est assurée comme un arbre éternel. Tu côtoies des fantômes dont nous ignorons encore la mort, tu apprends à connaître l’avenir à défaut de te souvenir du passé.
Je pense à tes mains qui serrent des mains, à tes mains qui soulèvent le poids de ton existence, tes mains qui signent des contrats, des mains qui initient le contact de ton auto, ces mains qui tendent les cordes de piano, ta main qui change les vitesses de ta moto, chacun de ces doigts qui frappent le son. Je pense à quand je n’étais pas né et que tu respirais, que je n’avais pas connu la vie et que tu t’en blasais. Je pense à ta nouvelle vie d’adulte, à ce qui t’emprisonne dans ton quotidien, aux imprévus qui te feront sourire. Je pense à ta vie qui va bientôt prendre fin, aux poids de tes regrets, à la légèreté de tes joies. Je pense à ton premier souffle qui te brûle la poitrine, toi qui viens au monde sans avoir été seulement prévenu. À la beauté du monde qui te compressera contre son cœur jusqu’à t’étouffer. Je pense à ta vie qui n’est pas la mienne, mais pas si différente. Je pense à tout ce qui constitue cette vie qui m’est inconnue, tant de nouvelles inconnues dans une équation d’inconnus.
Parmi la foule, tu n’es qu’une donnée dans un gargantuesque dénombrement. Et puis? L’existence humaine, e, ne sera jamais un entier. Même si tout en moi résiste et veut nier cette évidence, il restera toujours des fractions infinies et uniques de moments t=x. Mais peu importe la chronologie : seule la hiérarchie exécutée par l’archiviste garde son sens au cours du temps. Par ailleurs, ne dit-on pas toujours que l’on peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres? Une statistique n’est rien, son interprétation est variable. C’est un espoir mathématique, mais un espoir. L’espoir d’y trouver quelque chose simple et grandiose.
Alors je suis forcé à l’humilité, car tous mes travaux ne sont qu’une vaine tentative d’exprimer cette chose simple et grandiose, bien que je ne puisse m’empêcher de tout complexifier. Car les choses simples et grandioses sont rarement accessibles à l’intelligibilité du langage humain, et les traités les plus compliqués sont parfois nécessaires à leur expression. »
LA FILLE QUI PERCUTA LE MATHÉMATICIEN
Longtemps, je me suis senti facultative sur terre. D’accord, j’aurais pu me consoler avec l’évidence que personne n’est irremplaçable, mais ce n’était pas ça : j’avais le désagréable sentiment que même mon absence ne nécessiterait même pas de remplacement. Comme la fois où j’avais été oubliée dans la cour d’école à la fin de la récréation. D’accord, j’admets que lorsqu’on a 9 ans et que l’on pense qu’être majeur, c’est systématiquement être adulte, on dramatise toujours. Mais pendant toutes les années qui ont suivi, j’ai continué à me sentir inutile, un peu décalée, fortuite. J’avais beau occuper des postes importants au sein des comités étudiants, avoir des amis, vivre une vie passablement satisfaisante, mon existence n’en paraissait pas moins anecdotique. Je vivais de façon consentante, mais non volontaire : tant qu’à être là, je me disais autant continuer à vivre.
Bref, j’étais là, seule dans la nuit à écouter la sirène de l’auto-patrouille poursuivre mon voisin boutonneux et je sentais émerger de nouveau ce sentiment d’inutilité. Pourtant, architecte, ce n’était pas si mal. Employée par une firme importante, ma présence n’y était pas si facultative tout compte fait; cela demandait une certaine dose de créativité bel et bien personnelle… Une fois bien convaincue, je me suis levée prête à commencer une nouvelle journée d’un bien meilleur pied. J’ai accordé une attention particulière à ma tenue, enroulé mon foulard le plus coquet autour de mon cou. Qu’importe s’il n’était que cinq heures du matin, j’étais prête à me battre furieusement avec le futur pour lui arracher tout le bonheur qu’il me réservait. Et faire un pied de nez à tous les imbéciles de ce monde. Premier arrêt : le café du coin. Pas question de débuter cette prometteuse journée sans avoir ma dose de caféine, sans sucre ni lait s’il-vous-plaît. Mon pressentiment que les choses ne pouvaient que s’améliorer me fut confirmé par mon horoscope, qui m’annonçait « le début d’une période prospère suite à l’arrivée de la lune en Capricorne. » Malgré mon scepticisme, la vérité m’apparaissait cette fois-ci écrite noire sur blanc. C’était le moment idéal pour me rependre en main et oublier que je n’avais plus 9 ans. Ma journée se déroula finalement comme à l’habitude, mais il ne fait aucun doute qu’à elle seule, la certitude du bonheur change tout.
C’est à dix-sept heures que je suis redescendue de mon nuage, avec un téléphone de l’idiot qui m’avait fraîchement plaquée. Monsieur souhaitait reprendre possession des effets personnels qu’il avait laissés chez nous, mais cela me semblait plus un prétexte qu’autre chose. Je lui ai répondu froidement qu’il y avait des limites à la radinerie, que les brosses à dents étaient justement en vente cette semaine et que jamais, au grand jamais, il ne remettrait les pieds chez moi. Je me suis empressée de raccrocher le combiné pour mieux remonter sur mon nuage : voilà une chose de réglée. C’était décidé, le prochain n’allait pas s’installer quelques jours pour mieux déguerpir à la première occasion venue. Avec un peu de chance, il apprécierait l’architecture contemporaine et les œuvres d’art abstraites. Toutefois, les dernières journées me prouvaient que je ne pouvais désormais plus compter sur ma chance (ou mon absence de chance), tout ne dépendait que de moi.
LE MATHÉMATICIEN
Alors, je me suis dit que je pouvais bien tricher. J’ai toujours été studieux durant mes études, il n’y a vraiment rien à redire sur la totalité de mon cursus. Tant que c’est en notre pouvoir, je suis d’avis qu’il faille suivre les règles. D’ailleurs la plupart du temps, quand on est préparé, on n’y pense même pas. Mais pris au pied du mur, comme je l’étais devant l’absence de réponse, tricher était justifié à défaut d’être juste. Ça a commencé en regardant par la fenêtre de mon bureau, j’ai jeté un coup d’œil furtif à l’extérieur comme un étudiant coupable pour me dire que finalement, la réponse était ailleurs. Pas dans cette pièce de dix mètres carrés, pas dans cet air vicié d’intérieur. Une autre marche. J’en avais besoin.
Les mains dans les poches et les oreilles bien recouvertes par ma tuque de laine, j’ai repensé à cette fille que j’avais percuté, et je me disais si j’avais essayé d’en savoir plus sur elle j’aurais peut-être trouvé une partie de ma réponse. Sans oser imaginer de scénario extravagant, je ne doutais pas qu’une bonne discussion avec un étranger rafraîchirait mes idées.
Mais ce n’est jamais aussi simple que ça, car les gens que l’on croise dans la rue ne sont pas toujours disposés à engager une conversation. Même dans les parcs où l’on flâne, la plupart d’entre eux se sentent envahis par un inconnu qui engage la conversation. C’est un peu comme tout dans la vie : il faut que le moment, les personnes avec qui l’on est et les circonstances concordent… que tout s’emboîte comme dans un casse-tête. Et quel casse-tête! S’il ne manque ne serait-ce qu’un morceau, l’image se brouille et nous ne pouvons rien en tirer. Après quelques tentatives infructueuses, j’ai donc décidé d’utiliser le langage non plus pour décrire des équations mathématiques, mais bien des personnes. Deux choses pas aussi éloignées que l’on ne le croit. On se complaît toujours à penser que la nature humaine n’est pas aussi prévisible que l’algèbre ou la physique, mais les deux finissent par se rejoindre tôt ou tard. Tôt dans l’enfance, dans la mesure où les besoins des nourrissons suivent des lois bien établies : manger, dormir, et toutes les étapes subséquentes. Tard dans l’apprentissage des sciences pures : un jour, nos connaissances se heurtent à des problèmes irrésolus et des paradoxes mathématiques et ce sans compter les quelques variables physiques auxquelles nous n’avons pas encore attribué de valeur fixe.
J’ai donc passé les mois suivant de ma vie à traduire des chiffres en lettres le matin et à écrire des descriptions de passants l’après-midi. L’un et l’autre commencèrent de façon très rudimentaire, pour finalement se complexifier et puis de façon plus imaginative. Des sommes devenaient des mariages, des divisions des séparations, ainsi de suite. C’est de cette manière que j’ai appris à lire les visages, les démarches, les postures, les regards des inconnus aussi librement que l’on peut justifier un théorème géométrique. Il s’agit d’un exercice particulièrement plaisant pour un mathématicien, car il n’y a pas qu’une seule piste de résolution. Tant que la démarche est rigoureuse et que le résultat est correct, tout est possible. Et lorsque l’on cherche une réponse à un question comme pourquoi, il est crucial que tout demeure dans domaine du possible.
[ Peut-être qu'une troisième voix s'ajoutera bientôt, car rares sont les constellations à deux étoiles... ]
Classé dans : Du vide et des constellations
Trouver le sommeil est une tâche ardue que j’ai souvent remplie en comptant non pas les moutons, mais les probabilités. Je choisissais un évènement, et j’en calculais la probabilité statistique dans ses plus grands détails. J’essayais de tout prévoir, tous les facteurs nécessaires à ce qu’un évènement se produise. Même si j’attribuais parfois des probabilités arbitraires à certains facteurs, je tentais de conserver une balance réaliste des faits et c’est ainsi que je considérais un soir avoir 20,56% de chances de ne pas me réveiller le lendemain et un autre soir, avoir 2,90% de chances de rencontrer la femme de ma vie dans les prochains jours. C’était un peu idiot, car vivre n’est pas comme aller au casino et évaluer les probabilités de gagner un lot. Malgré tout, l’idée rassurante que les statistiques étaient le remède au hasard de la vie me permettait de fermer les yeux en toute quiétude. De trouver un peu de repos contre l’angoisse existentielle qui m’isolait du monde extérieur.
Alors si j’étais privé de tout symbole mathématique, il me restait toujours les mots. J’ai donc décidé de rester fidèle au mathématicien que j’étais, tout en essayant de compenser ce terrible handicap qui était devenu mien soudainement. C’est ainsi que des pages durant, j’ai écrit, littéralement écrit, tous les principes mathématiques, axiomes, théorèmes et autres énoncés que je connaissais. Puis, j’ai tenté de résoudre un problème élémentaire avec ces principes : « Puisque le carré de l’hypoténuse d’un triangle rectangle égale la somme des carrés des deux autres carrés, l’hypoténuse du triangle ABC est égale à la somme du carré de vingt et de cinq, c’est-à-dire quatre cent vingt-cinq. »
Une fois une solution trouvée, j’augmentais de difficulté sans jamais rencontrer de problème majeur. Finalement, mon état était moins grave que je ne l’avais cru : seuls les chiffres me boudaient. J’étais soulagé de constater que la logique mathématique m’était restée fidèle et ne m’avait pas quitté. Avec la naïveté de l’espoir, j’ai cru un instant qu’en persévérant suffisamment, je redeviendrais comme avant. Bien entendu, on ne guérit jamais un homme fou complètement; il reste toujours des séquelles, si ce n’est que le souvenir de cette folie.
Cependant, un homme fou reste un homme et j’étais résolu vivre dignement en tant qu’homme. Je ne voulais pas que ma vie soit une équation insolvable, aux variables impossibles. Il me fallait trouver une raison de poursuivre mes travaux malgré cette nouvelle méthode plutôt fastidieuse de le faire. Et pour cela, je devais inévitablement trouver réponse à cette question, que je n’avais jamais cru utile de me poser auparavant, c’était : pourquoi? Pourquoi faire tout cela, pourquoi exister dans ce monde si ce n’était que pour des notions immatérielles et disons-le, secondaires? Car bien que cela remonte à une époque lointaine, des êtres humains avaient vécu avant sans chiffre. Plus encore, des sociétés s’étaient bâties avec l’addition la plus élémentaire comme pilier économique, alors pourquoi ressentais-je le besoin viscéral de me compliquer la vie avec des intégrales, des matrices aux nombres imaginaires et toutes ces autres choses qui n’avaient jamais empêché la terre de tourner? Tout comme certains regardent vers le ciel lorsque ce dernier s’effondre et cherchent des yeux un dieu à qui demander pourquoi, je regardais mes démonstrations inachevées en me demandant pourquoi. Et tout comme le ciel reste généralement muet devant le désespoir de ses fidèles, mes papiers noircis de crayon au plomb n’allaient pas répondre à ma place.
[ Toujours à suivre... ]
LE MATHÉMATICIEN
J’ai hésité un instant de faire comme si de rien était, de m’acharner en chassant ces idées d’un revers de la main – et bon débarras, ç’aurait peut-être été la plus sage des décisions. Mais je n’ai pas pu ignorer qu’en regardant l’équation mathématique qui défilait sous mes yeux, le sort en avait déjà été jeté. J’y ai vu des lignes, des symboles, mais je n’y ai pas vu la symétrie de l’Univers, ni la beauté contenue de cette dimension parallèle que sont les nombres, ni la fascinante illusion d’ordre que la science peut procurer. C’était comme contempler une photographie de paysage d’un calendrier : ça ne voulait rien dire. Sauf que compter, c’était la seule chose que je n’ai jamais su faire. C’est pourquoi j’ai tout de suite su que j’étais fichu. Sans l’amour des chiffres, sans la satisfaction de résoudre un nouveau problème, il fallait que je me trouve au plus vite une nouvelle raison de vivre. Autrement, j’avais le pressentiment que quelque chose de terrible arriverait. En fait, j’en étais sûr, aussi certain que cette sensation que l’on a lorsqu’on va résoudre un problème, même si j’avais déjà pris conscience que c’était désormais quelque chose que je ne ressentirais plus. Non pas parce que je n’étais plus capable de résoudre un problème, mais simplement parce que les chiffres ne me disaient plus rien.
Je dois admettre avoir paniqué sur le coup, mais comprenez-moi; c’est comme de se réveiller un matin et de ne plus connaître sa langue maternelle, de ne plus savoir comment formuler seulement ses pensées, de ne plus avoir de repère dans ce monde sans mot. Il y a de quoi rendre un homme fou, surtout si cet homme a été habitué depuis son enfance à nommer ce qu’il connaît pour faire violence à cette peur de l’inconnu qui sommeille en lui. Alors enlevez-moi les chiffres, et je serai cet homme fou. Pas pour toujours bien entendu, car je ne suis plus cet homme fou. Mais je le fus, et long a été le chemin de croix pour m’affranchir de cette folie. Cette folie de ne plus pouvoir envisager le monde comme une série ordonnée de chiffres, même si j’avais depuis longtemps accepté l’existence de ces chiffres irrationnels – allez savoir comment ont été déterminées ces inquiétantes décimales qui ne changent jamais d’équation en équation pour une variable unique, mais dont on ne voit jamais la fin –. Cette folie de ne pas plus pouvoir soutenir le regard des autres en récitant les principes de la géométrie euclidienne dans ma tête pour ne pas céder à mon incapacité sociale – j’ai longtemps considéré les autres comme imprévisibles et indignes de confiance –. Cette folie, finalement, de devoir m’efforcer à apprendre à vivre normalement exister comme ceux qui n’ont pas comme seule raison de vivre les chiffres, je n’avais jamais su comment faire une telle chose.
Bref, quand cette équation s’est révélée à moi comme dénuée de tout sens, je me suis levé et je suis allé faire une longue marche. La première neige était tombée, mais il restait des feuilles mortes par terre encore visibles. Je mettais un pied devant l’autre, incapable cependant de compter le nombre de mes pas comme à l’habitude. Il faisait encore jour, même que le soleil faisait scintiller des petits ilots de neige malgré mon sentiment de m’engluer dans une nuit noire et hostile. C’est sûrement la neige qui m’empêcha d’entendre les pas de cette femme qui fonçait droit sur moi, tête baissée et absorbée dans sa musique. Dans la plupart des histoires, cet évènement déclencherait une romance incroyable ou un drame épique. Il faut croire que j’avais eu ma dose d’évènements incroyables pour cette journée, parce qu’il ne s’est rien passé. Sinon que comme prévu, elle m’a foncé dedans et m’a lancé un regard mauvais avant de continuer son chemin.
LA FEMME QUI PERCUTA LE MATHÉMATICIEN
J’étais un peu furieuse contre ce type qui m’avait heurtée sans même tenter d’esquiver ma trajectoire, c’est vrai. J’étais un peu furieuse contre l’abruti qui m’avait larguée la veille au beau milieu d’un souper de famille au premier instant où on s’était retrouvés seuls à la cuisine, c’est vrai. J’étais encore plus furieuse contre ma sœur qui m’avait regardée comme un poisson mort deux minutes plus tard pour me lâcher un « je t’avais prévenu » bien senti. Surtout, j’étais très furieuse contre ce monde entier qui continuait de tourner comme ça, l’air de rien. Je me suis calmée en pensant au prochain 5 à 7 du bureau, où j’aurais peut-être l’opportunité d’y faire de nouvelles connaissances, ou simplement de décompresser en potinant avec des collègues. Arrivée chez moi, j’étais déjà dans de meilleures dispositions d’esprit, prête à faire chauffer ce délicieux reste de raviolis de la veille. Il était seulement seize heures, mais à présent soulagée de la compagnie de l’autre con qui avait fait ses valises, je n’allais sûrement pas me gêner pour manger à l’heure qui me plaisait.
J’ai dégusté mon repas, je me suis dirigée vers la toilette pour me mettre un peu de gloss et puis je suis retournée m’aérer l’esprit. Cela faisait longtemps que je n’avais pas bouquiné et c’était le bon moment pour me gâter; je me suis donc dirigée vers la librairie du quartier. Tout en parcourant les rayons, j’ai croisé à plusieurs reprises le regard du nouveau commis à la caisse. Certes plutôt mignon, mais trop peu bâti à mon goût. Quoiqu’avec un bon sens de l’humour, il aurait peut-être été plutôt mignon tout court. De toute façon, l’arrivée d’une blonde pulpeuse se jetant dans ses bras m’a empêché de reconsidérer mes critères. C’est à croire que ce n’était vraiment pas ma journée, car même mes fabulations les plus hypothétiques tombaient à l’eau. Le seul comportement approprié à adopter dans ces circonstances, c’est de louer l’intégrale d’une série télévisée, rentrer chez soi et s’endormir devant la télévision.
J’ai donc cédé à la lâcheté et j’ai loué la première sitcom sur les tablettes du vidéoclub, je suis rentrée chez moi et je me suis endormie devant la télévision pas plus tard que minuit. Quand je me suis réveillée, il faisait noir et froid. Ça m’a intriguée que la télévision soit éteinte, ainsi que le lecteur DVD, jusqu’au moment où j’ai réalisé que le courant était coupé. Je me suis aussitôt réfugiée sous mes couvertures pour dormir, mais elles étaient fraîches et trop peu accueillantes. C’était vraiment une journée merdique. Le pire dans tout ça, c’est qu’elle avait tout de ces journées merdiques qui sont suivies de leur copine inséparable, c’est-à-dire la semaine merdique. Mon réveil confirma cette théorie pessimiste, mais visiblement trop réaliste. En effet, c’est une sirène de police qui me fit guise de réveil : mon voisin à l’intelligence incertaine qui organisait des courses d’automobiles la nuit dans les ruelles avait finalement été pris en flagrant excès de vitesse, à quatre heures vingt-deux du matin. Génial. Si j’avais cru en Dieu, je l’aurais envoyé chier.
[Je n'ai aucune idée de la suite, mais c'est à suivre.]