Z…


Cette histoire, finale
1 septembre 2008, 11:18
Classé dans : Cette histoire, Écrits
[ Voilà, j'avais le début de la fin écrite et le reste en tête mais je ne savais pas trop, bref j'ai finalement terminé Cette histoire. ]

C’était la période des premières et dernières fois, la période où il fallait tracer les limites pour contenir la catastrophe. Je devais tout t’indiquer bien clairement, pour que tu t’en souviennes après mon départ. Tu ne peux pas imaginer le mal que ça me faisait quand tu as pleuré dans mes bras pour la dernière fois. C’était à moi que tout était enlevé, pas à toi. Tu me perdais, mais tu gagnais tout le reste. À moi, plus rien. Au mieux, recroquevillée dans un coin sombre de ta mémoire. Mais encore, si seulement c’était un mal égocentrique, le mal égoïste de quelqu’un qui va tout perdre. Mais tes pleurs m’ont fait mal non parce que je savais qu’ils étaient vains, mais parce que je ne voulais pas que tu sentes cette déchirure entre nous. Je ne voulais pas que tu pleures parce que tu avais compris que c’était bel et bien fini. Je t’ai dit tout ce que ce qui était en mon pouvoir et en mon savoir, crois-tu vraiment que c’était facile pour moi? J’ai tenté d’oublier ma propre peine de devoir partir, d’être chassée par le vent, j’ai tenté d’oublier ma propre peur du grand vide noir devant. Parfois, ça me remontait dans la gorge, et tu ne comprenais pas. Ou tu ne voulais pas comprendre. Mécanisme de défense, j’imagine. Comme quand ceux qui ne sont pas enfants ni adultes, juste entre les deux, comprennent assez pour savoir que ce qu’ils ne comprennent pas vont leur faire mal.

J’ai passé près de t’expliquer tout ce que tu ne comprenais pas, mais je me suis ravisée. Je savais que ça te ferait mal, mais j’avais assez mal pour nous deux, ça me suffisait. Quand tu as su que c’était vraiment fini, que j’allais partir pour ne plus jamais revenir, la confiance qui existait entre nous s’est rompue. Je n’avais rien fait et tu étais méfiant, j’étais lasse de ta méfiance, puis j’ai trouvé cela ingrat de ta part après tout ce nous liait; j’ai eu envie de t’entraîner avec moi dans le grand vide. À chaque fois pourtant, ma souffrance me semblait assez. Je ne voulais pas te blesser, je n’avais pas envie de jouer à ce jeu-là contre toi qui, au final, n’y était pas très habile. De toute façon, je n’aurais même pas pu. J’étais déjà morte.

C’était probablement trop tard, une fois partie, de vouloir réclamer ce qui nous avait été enlevé, mais j’étais morte, et le temps n’existe plus après notre mort. Il ne pouvait donc pas être trop tard. Il y avait une partie de toi qui ne me laissait pas mourir, qui continuait à être un peu sceptique, ce n’était pas vraiment les dernières fois que j’aurais la chance d’être à tes côtés, à te surveiller par-dessus ton épaule. Alors j’ai profité de cette partie de toi qui m’appelait encore la nuit quand tu faisais des cauchemars, j’ai cherché d’où venait ton appel pour te retrouver, même si j’avais perdu le sens de l’orientation dans ce désert qu’est la non-existence. Pour tout dire, je n’ai jamais vraiment eu une réelle volonté de te chercher, c’est juste arrivé comme ça. Tu m’appelais, et je devais te répondre.

Déformation professionnelle, probablement. En tant qu’avocate, je m’y connaissais en contrat, et puis j’avais un certain sentiment d’obligation envers les gens auxquels je m’affiliais. C’est plus fort que moi, même les clauses non-écrites, je me dois de les respecter. Ce qui est probablement la chose la plus stupide venant de quelqu’un qui connaît assez la loi pour savoir que ce qui n’est pas écrit ne vaut rien. Mais bon, tu m’appelais d’une façon ou d’une autre alors j’ai marché, un nombre incalculables de pas, sans savoir où aller mais en allant là où il fallait. Déformation professionnelle, j’imagine.

***

C’est drôle, comment elle m’est restée en tête, cette femme au tailleur beige. Je ne sais pas, ces inconnus qui s’incrustent en vous et qui commencent à vivre dans votre imagination, mais indépendamment de votre volonté. Ils continuent leur chemin dans votre esprit, l’air de rien. Et puis je l’ai revue, cette femme. Il n’y a pas très longtemps. Sur le coup, elle ne ressemblait plus vraiment à la femme que j’avais vue, elle avait évolué différemment de celle qui avait habité mes pensées. Peut-être s’était-elle reconnue finalement dans le miroir entre temps; il y avait ce regard différent que posaient ses yeux sur ce monde qui gravitait autour d’elle. Et elle m’a regardée. Je n’ai pas détourné le regard parce que je savais qu’elle ne me regardait pas pour de vrai, elle fixait plutôt cette personne dans le reflet de mes yeux, en l’occurrence elle-même, et elle arrivait finalement à voir par mon regard la certitude de son existence. Ça m’a rassuré de savoir que l’on pouvait du jour au lendemain, se reconnaître dans les yeux d’autrui alors qu’à peine quelques instants plutôt, notre propre reflet dans le miroir ne nous disait plus rien.

C’est probablement ce bref instant de grâce, de certitude, qui m’a donné le courage de me retourner quand la drôle de voix s’est encore manifestée. Pas très fort, juste pour dire que je serais le seul à l’entendre. Je me suis retourné, j’ai senti une brise et je l’ai finalement dit, ce mot que j’avais écrit mille fois sur les cartes postales. Je ne pourrais pas expliquer même maintenant ce qui s’est passé, mais j’ai dit ce mot quand j’ai vu cette étincelle partir au loin, et tout était clair.

Maman.

J’ai toujours su qu’elle ne pouvait pas m’écrire d’où elle était.

***

Quand je suis arrivée au bout du monde, j’ai fermé les yeux, et mes yeux muets m’ont dit :

« Regarde ce jeune homme. Tu le vois bien? Oui, celui-là qui attache ses souliers sur le bord du métro. Celui qui fige quand tu l’appelles, celui que tu n’as jamais cherché, celui que tu viens de trouver. Celui que tu n’as jamais cherché parce que tu sais qu’il préfère être trouvé qu’être cherché. Celui qui t’a touché les cheveux pour la dernière fois. Celui que tu as trouvé. Tu l’as perdu, il t’a perdue. Celui que tu as retrouvé. Ce n’était qu’un enfant, quand tu es morte. Mais il grandit, il t’a remplacée tout en sachant que l’on n’a qu’une mère. Cette femme prendra soin de lui mieux que tu ne peux le faire dans ton état. »

Quand tu t’es finalement retourné, j’ai compris. Et je suis partie vers la lumière. Tu n’avais plus besoin de moi, moi non plus d’ailleurs. Tout ira bien.

« Nous voici donc au bout du monde. À la fin du monde, plutôt. Devant nous, des espaces géants. Des plaines à s’y perdre rien qu’en regardant, des grandes lignes qui avalent même l’horizon.

Et plonger dans le soleil.»



Cette histoire, 4
29 août 2008, 9:10
Classé dans : Cette histoire, Écrits
[ Début de suite... je n'ai rien écrit depuis longtemps, mais il faut bien tenir un peu ce site à jour. Avec l'université qui débute, je ne peux pas prédire la fréquence des prochaines mises à jour... ]

Les histoires des gens sur mon compte ne m’ont jamais convaincu, je suis un peu bizarre, mais pas fou. Je l’ai toujours su parce que les fous ne se trouvent jamais fous, même pas bizarres, alors je me trouvais bizarre, j’étais assez sain pour savoir que je penchais du côté de la folie mais pas complètement. Sauf que depuis que la voix s’est mise à me suivre hors du métro, j’ai commencé à douter de ma certitude d’être sain d’esprit. Et si seulement cette voix s’était contentée de dire des choses parmi d’autres choses, mais les mots qu’elle prononçait étaient comme irréels. Même ma bizarrerie n’aurait pas pu inventer ce qu’elle me disait, du moins, pas comme elle me le disait. La seule explication possible que j’avais trouvée, c’était que l’adresse inexistante à laquelle j’avais envoyé mes lettres existait, et que quelqu’un les avait lues avant de ne plus exister à nouveau. En fait, dans cette explication se cachait une part de vérité, mais je ne savais pas encore laquelle.

Maintes fois je me suis retourné et j’ai cherché d’où venait cette voix. C’était de partout et de nulle part, voilà le problème, voilà ce qui m’a fait croire que j’étais fou. C’était comme regarder une grande feuille blanche, sans savoir vraiment où poser vos yeux, et vouloir chercher le centre de cette feuille, mais elle est si grande que vous ne pouvez pas évaluer les distances d’un point par rapport à chacun des côtés de la feuille parce que votre champ de vision vous restreint à un tout petit carré de cette grande feuille. De quoi devenir fou, c’est bien ce que je me suis dit, de quoi devenir fou mais je ne suis pas encore fou, juste bizarre. La voix m’a confirmé que je n’étais pas fou. Pas franchement rassurant, quand même. Aujourd’hui, je sais que je n’étais pas fou et que la voix disait la vérité. Et qu’elle dit toujours la vérité. Aujourd’hui, j’ai trouvé le centre de la grande feuille.

Mais avant aujourd’hui, j’ai vécu dans le doute. La confiance s’établit lentement, le sceptique demande des preuves, demande d’être dans le secret total sans même faire ses propres preuves. Jusqu’à la révélation. La lumière descend sur lui et le sceptique se tait et accepte. Bon, ces paroles sont celles de ma tante qui s’est faite enrôlée dans une secte, n’empêche que ça se produit de la même façon peu importe à ce à quoi l’on adhère. La vie est comme ça aussi, à l’adolescence, c’est le scepticisme total et sans savoir comment ni pourquoi un jour on se lève et, on est adulte. Comme ça, comme quand sans savoir comment ni pourquoi un jour on utilise le dernier timbre de sa collection et, on est adulte. Et puis une voix arrive, et on regrette d’être adulte. Comme quelqu’un qui ne veut pas être un adulte, mais qui n’est pas un enfant.

Je repense parfois à cette femme au tailleur dans le métro qui ne voulait pas être une femme, mais qui n’était pas un homme. Ce n’est pas parce qu’elle était particulièrement belle, ni particulièrement laide. Je repense justement à elle à cause de ça. Qu’elle soit particulièrement si commune. Je l’imagine devant son miroir, confrontée à ses traits vagues, qui ne ressemblent à rien, à ses yeux vagues, qui ne ressemblent à rien, et se demander mais qui est-elle, qui est-ce, cette fille devant, dans la glace, qui ne ressemble à rien ni même à elle-même. De quoi en pleurer de rage, mais elle ne pleure pas. Elle regarde ce visage inconnu, et elle ne pleure pas devant ce visage, fidèle à l’habitude commune de tous les humains de ne pas vouloir pleurer devant un inconnu. Elle me fait un peu penser à ma mère, qui est quelque part au monde et qui ne m’envoie pas de cartes postales.



Cette histoire, 3
16 août 2008, 3:54
Classé dans : Cette histoire, Écrits

[ Comme d'habitude, les autres parties sont avant ]

- It was our last rendez-vous. I’m not seeing you again.
- Not in this life.
- Neither in the others.

Alors j’imagine que tu crois que je veux tout avoir. Que c’est moi qui suis partie, alors je peux m’occuper du reste, tu as assez à faire de toi-même, c’est ce que tu penses. Sauf que tu ne comprends pas, ce n’était pas vraiment un choix. Le vent, c’était un chuchotement discret, qui me poussait loin et lentement de toi. Le vent s’infiltrait partout, moi j’étais une vieille statue qui s’érode et qui devient poussière, cette statue il ne lui suffit que d’un coup de vent pour perdre de sa superbe. Ça fait un bruit sourd, un peu comme dans un vieux monastère, le souffle d’un dieu qui se retourne contre ses fidèles, qui trouble la quiétude. J’ai dis que tu m’avais tuée parce que tu m’avais ignorée, mais c’était pire que je ne l’avais cru. Tu m’avais oubliée. C’était ça, cette fatigue dans la voix, de ton dernier Adieu. La fatigue de quelqu’un qui sait ce qu’il va à faire, qui sait que ce qu’il va à faire est désagréable, qui sait que ce qu’il va faire il doit le faire le plus vite question de s’en débarrasser au plus tôt et se recoucher tranquille. La fatigue de quelqu’un qui abandonne, alors s’il te plaît, ne m’accuse pas. Je te raconte tout ça bien en détail, même si c’est notre histoire, l’histoire de moi et toi dans le milieu d’un désert avec deux carabines chargées à blanc. À se tirer des balles à n’en plus finir, à attendre que l’un de nous deux se laisse mourir ou que l’un de nous deux laisse l’autre mourir. Deux fantômes qui se tirent dessus, sans bruit, parce qu’ils visent avec leurs yeux muets sans sous-titres.

Tu ne peux pas t’imaginer comment belles étaient les phrases que le vent glissait dans mon oreille. Des univers cachés entre les sons du vent, et quelque fois, des phrases dans une langue étrangère. J’aurais pu trouver quelqu’un qui m’aurait traduit ces passages mystérieux, mais fallait mieux pas. Ce secret pouvait rester secret, je ne voulais pas savoir. Cette histoire du vent, tu la tolèrerais pas juste le début, parce que c’est un début qui ne finit pas, alors toi qui peines à finir ta journée sans être fatigué, sans dire Adieu, je ne te raconterai pas tout le reste. Tout ce que je peux te dire, c’était que la machine avait commencé à s’emballer bien avant que j’entende cette histoire, celle du vent. Ça n’avait été qu’une confirmation, de tout ce qui déraillait entre mes deux oreilles, de tout ce qui s’était bousculé, déboulé.

Mon nom, ça faisait longtemps que tu ne l’avais pas prononcé, tu t’obstinais à me dire autre chose pour ne pas me nommer, toutes ces conneries sauf mon nom, tu fuyais comme la peste ce nom de peur qu’il te saute au visage parce que ç’aurait été un témoignage peut-être pas d’amour, mais de reconnaissance, moi qui avait un nom malgré ton mutisme. Elle, tu la nommais, pour sûr que tu disais son nom et c’est comme ça que j’ai bâti mon monument de haine, avec son nom gravé sur une nouvelle pierre chaque fois que tu la nommais. Tu n’y voyais que du feu, je construisais un mur d’escalade et toi tu t’accrochais à son nom et tu montais, tu montais.

Ce qui s’est passé, l’imprévu qui a tout fait basculer, tu vois, c’est qu’une histoire, une seule me suffisait. Une seule m’aurait suffit. Celle du vent, c’était trop. Mais qui commande le vent, dis-moi. J’aurais pensé qu’une seule histoire t’aurait suffit aussi, probablement que oui, le vent ne t’avais jamais rien dit qui vaille, voilà que la première chose que tu fais quand le vent me pousse aux frontières du trop loin, tu vas te chercher une deuxième histoire ailleurs, par jalousie, par vengeance ou par simple méchanceté, une histoire de fille au longs cils qui chasse les nuages.

***

Les histoires des gens sur mon compte ne m’ont jamais convaincu, je suis un peu bizarre, mais pas fou. Je l’ai toujours su parce que les fous ne se trouvent jamais fous, même pas bizarres, alors je me trouvais bizarre, j’étais assez sain pour savoir que je penchais du côté de la folie mais pas complètement. Sauf que depuis que la voix s’est mise à me suivre hors du métro, j’ai commencé à douter de ma certitude d’être sain d’esprit. Et si seulement cette voix s’était contentée de dire des choses parmi d’autres choses, mais les mots qu’elle prononçait étaient comme irréels. Même ma bizarrerie n’aurait pas pu inventer ce qu’elle me disait, du moins, pas comme elle me le disait. La seule explication possible que j’avais trouvée, c’était que l’adresse inexistante à laquelle j’avais envoyé mes lettres existait, et que quelqu’un les avait lues avant de ne plus exister à nouveau. En fait, dans cette explication se cachait une part de vérité, mais je ne savais pas encore laquelle.

Maintes fois je me suis retourné et j’ai cherché d’où venait cette voix. C’était de partout et de nulle part, voilà le problème, voilà ce qui m’a fait croire que j’étais fou. C’était comme regarder une grande feuille blanche, sans savoir vraiment où poser vos yeux, et vouloir chercher le centre de cette feuille, mais elle est si grande que vous ne pouvez pas évaluer les distances d’un point par rapport à chacun des côtés de la feuille parce que votre champ de vision vous restreint à un tout petit carré de cette grande feuille. De quoi devenir fou, c’est bien ce que je me suis dit, de quoi devenir fou mais je ne suis pas encore fou, juste bizarre. La voix m’a confirmé que je n’étais pas fou. Pas franchement rassurant, quand même. Aujourd’hui, je sais que je n’étais pas fou et que la voix disait la vérité. Et qu’elle dit toujours la vérité. Aujourd’hui, j’ai trouvé le centre de la grande feuille.

Mais avant aujourd’hui, j’ai vécu dans le doute. La confiance s’établit lentement, le sceptique demande des preuves, demande d’être dans le secret total sans même faire ses propres preuves. Jusqu’à la révélation. La lumière descend sur lui et le sceptique se tait et accepte. Bon, ces paroles sont celles de ma tante qui s’est faite enrôlée dans une secte, n’empêche que ça se produit de la même façon peu importe à ce à quoi l’on adhère. La vie est comme ça aussi, à l’adolescence, c’est le scepticisme total et sans savoir comment ni pourquoi un jour on se lève et, on est adulte. Comme ça, comme quand sans savoir comment ni pourquoi un jour on utilise le dernier timbre de sa collection et, on est adulte. Et puis une voix arrive, et on regrette d’être adulte. Comme quelqu’un qui ne veut pas être un adulte, mais qui n’est pas un enfant.

Je repense parfois à cette femme au tailleur dans le métro qui ne voulait pas être une femme, mais qui n’était pas un homme. Ce n’est pas parce qu’elle était particulièrement belle, ni particulièrement laide. Je repense justement à elle à cause de ça. Qu’elle soit particulièrement si commune. Je l’imagine devant son miroir, confrontée à ses traits vagues, qui ne ressemblent à rien, à ses yeux vagues, qui ne ressemblent à rien, et se demander mais qui est-elle, qui est-ce, cette fille devant, dans la glace, qui ne ressemble à rien ni même à elle-même. De quoi en pleurer de rage, mais elle ne pleure pas. Elle regarde ce visage inconnu, et elle ne pleure pas devant ce visage, fidèle à l’habitude commune de tous les humains de ne pas vouloir pleurer devant un inconnu. Elle me fait un peu penser à ma mère, qui est quelque part au monde et qui ne m’envoie pas de cartes postales.

[ La suite ne sera pas ici avant un certain temps je crois ]



Cette histoire, 2
12 août 2008, 1:28
Classé dans : Cette histoire, Écrits

[ Première partie ici ]

Quand je mange mes céréales le matin, j’ouvre le poste de télévision dans le salon. J’attends jusqu’au bulletin de nouvelles, et la première chose que j’entends détermine si je vais passer une belle journée ou non. En général, c’est la date ou quelque chose d’autre qui s’avère toujours exact bien évidemment (par exemple, que c’est le téléjournal, et c’est vrai, c’est le téléjournal). Je trouve cela rassurant parce que c’est l’exactitude qui nous sauvera, et je peux passer une belle journée en toute quiétude. Après, je file déjeuner à la cuisine. Je ne vois pas le téléviseur, mais j’aime la présence que le bruit amène dans la maison vide. Une fois, l’idée d’avoir un chien m’a semblée une alternative intéressante, mais même s’il pouvait m’apporter la presse, il ne me lirait pas les nouvelles. Je ne pourrais pas déjeuner et lire en même temps, j’ai besoin de voir ce que je mange, ce qui règle la question du chien et de la presse. La crainte d’être empoisonné, ne me demandez pas par qui je n’en sais rien, me force à fixer mon assiette. Ça me vient d’un mauvais tour qu’on m’avait joué, à l’école quand j’étais petit, tellement petit que toute cette histoire m’a traumatisé. Les enfants peuvent être si méchants, et moi je n’ai jamais été un enfant très méchant, sûrement pas assez, j’étais l’enfant pas très méchant à qui l’on jouait des mauvais tours très méchants. En fait, j’étais un enfant non consentant, je ne voulais pas être un enfant, mais je n’étais pas un grand. Comme cette femme dans le tailleur beige, qui ne voulait pas être une femme mais qui n’était pas un homme.

Au fait, vous savez, cette voix inconnue. Elle s’est manifestée de nouveau sur mon chemin du retour, hier. Sur un coup de tête, je me suis retourné, je suis restée planté là comme un piquet. Je n’ai pas bougé, la personne pouvait venir m’aborder définitivement, mais visiblement cette personne aimait ne pas trouver comme j’aime ne pas être trouvé. Ça me fait penser à cette idée de la gravité, à laquelle le mythe attribue l’origine à une pomme qui tombe. Cette gravité, elle a été trouvée, mais on ne la cherchait pas. C’était comme un don, quelque chose qui nous est donné sans que l’on comprenne pourquoi. Parfois, c’est un peu douloureux, comme quand on découvre que l’on est cocu sans avoir vraiment cherché à l’apprendre, ou bien comme quand une pomme nous tombe sur la tête. L’amour et la gravité, c’est la même chose : on tombe en amour, l’expression a le mérite d’être vraie, mais pas vraiment exacte. Quand même, si j’avais à inventer une expression, elle irait un peu comme ça : nous déboulons en amour. Constatez par vous-mêmes que la vie est bien faite, parce que si j’inventais véritablement des expressions, le langage ne serait plus quelque chose de stable sur lequel se reposer quand l’esprit divague, mais un bateau qui tanguerait à l’image de l’esprit. Je ne dis pas que ça me déplairait, je doute seulement que cela réjouirait la plupart des gens qui aiment se reposer la tête sur des expressions préfabriquées telles que tomber en amour, plutôt que de faire l’effort d’en trouver des plus exactes. Parce que si les gens étaient honnêtes, ils n’emploieraient jamais tomber en amour pour qualifier le début d’une relation, parce que la chute n’est pas le début de l’amour, c’en est la fin. Sauf dans la phrase « je suis tombé en amour et j’ai le cœur brisé », car là il se trouve logique que la chute précède le moment où le cœur se brise, quoique j’ai connu des gens qui n’avaient pas besoin de tomber, il suffisait seulement de les serrer un peu fort et bam, ils étaient brisés. Certains d’entre eux étaient des fantômes, mais la plupart étaient vivants.

« Chéri, je pense très fort à toi, tu me manques terriblement. À ce moment-ci de l’année, les nuits doivent commencer à être fraîches à la maison. Couvre-toi bien et ferme les fenêtres avant d’aller au lit.
Moi aussi, Maman
»

***

C’est ce verdict qui m’a mise sur la piste. Le droit inaliénable de vivre, de surcroît vivre la vie que je voulais vivre. Je me suis donc mise à ta recherche, toi qui avais tiré de je ne sais où ces deux coups au cœur, je me suis mise en tête de te trouver et de te donner une bonne leçon une fois pour toute. J’ai quitté mon univers, ce désert dans ma tête, pour revenir à la vieille bonne réalité de moi assise sur le bord de la rue. J’ai pris la route. Il y avait une force nouvelle dans mes pas, même que les passants me regardaient avec un drôle d’air, mi-surpris et mi-amusé. Mon retour dans la foule s’est déroulé sans problème, c’est difficile de se perdre une fois que l’on a pris ses points de repères. Je n’avais pas l’intention de filer les miens. Mes pieds allaient de bon train, menés par une intuition quelconque.

- I’m not leaving…
- Things changed, things are changing. Why can’t you deal with this?

Il me semblait que je la voyais te sourire, te caresser les cheveux, je marche plus vite, je cours, j’ai toujours eu peur d’arriver en retard. Le temps est l’ennemi numéro un de toute personne encore vivante, de toute personne qui attends moindrement quelque chose de la vie. C’est le meurtrier qui nous guette, littéralement. C’est réconfortant de classer les morts selon leur cause, naturelle ou non, mais en fait il n’y a que le temps qui nous achève. Je n’attendais plus rien de la vie parce que j’avais pris les commandes, j’étais l’unique personne qui déciderait de mon propre dénouement. Sauf que ce temps, il continuait pour toi qui étais sur le point de commettre la plus grande méprise. Bang Bang, tu t’es trompé de cible, à mon tour maintenant. Ç’avait été un peu déloyal, ce duel à sens unique, je ne comptais pas t’en laisser sortir indemne.

- Farewell my love.

La phrase sur le bout de ma langue, la phrase qui agonise dans le fond de ma gorge. C’était ça qui m’étouffait. Ça et ce drôle de sourire estampé sur mon visage, qui encombrait mes lèvres et qui bloquait le passage à la phrase en question. Sans compter les autres phrases qui se bousculaient dans ma tête et qui avaient chassé mes termes techniques, toutes ces phrases significatives que l’on accumule telles un soldat accumule jalousement ses munitions, pour déclencher la rafale au moment opportun. La vie est une guérilla et il faut être stratégique. Au moins, je ne me souciais guère plus du temps. C’était déjà ça de fait. Encore mieux, je pouvais compter désormais sur l’effet de surprise pour tirer avantage de la situation, je savais la tête que tu ferais en me voyant revenir en force. Sortir la cavalerie lourde, faut pas s’en priver. Au pire, j’accrocherai toutes ces phrases autour de moi, des bombes, des arguments pour les négociations finales, replie-toi ou je dégoupille. Définitivement, mon métier m’amène souvent à côtoyer de bien étranges personnes, ce qui déteint inévitablement sur moi.

***

« Chéri, je compte revenir à la maison bientôt. Ne t’en fais pas, je ne pourrais plus te donner des nouvelles sur le trajet du retour. À bientôt, j’espère.
Moi aussi. Maman
»

C’est arrivé il y a une semaine ou deux. J’ai utilisé le dernier timbre de ma collection. Ce n’est pas très grave. Chaque mois jusqu’à la fin, je pillais mon album de philatélie et j’expédiais des cartes postales à l’adresse que maman m’avais laissée avant de partir en indiquant l’adresse de retour, chez moi. Au début, quand mes premières cartes m’ont été retournées, j’ai cru à une erreur. En cherchant sur Internet j’ai compris que c’était une adresse bidon, mais j’ai continué à écrire avec l’espoir idiot que cette adresse existe un jour, et que maman reçoive mes cartes postales. Sauf que j’écrivais ce qu’elle m’aurait écrit, et je savais que quelque part au monde elle pensait exactement la même chose. Je t’aime… « Moi aussi, Maman ». Parfois, avec le délai, j’oubliais si c’était moi qui avais écrit la carte et je passais la soirée à la fixer en essayant de m’en rappeler. J’espérais toujours conclure que ce n’était pas moi, mais ça ne m’est jamais arrivé. Je peux l’avouer parce que c’est après que ça a commencé. J’ai arrêté d’envoyer des cartes, je n’avais plus de timbre. J’aurais pu m’en acheter, mais je n’en avais pas envie. Après avoir épuisé ma collection, j’étais enfin assez grand. J’étais enfin devenu un grand, et je n’avais plus besoin d’imaginer avoir une mère pour me protéger des enfants méchants. C’est exactement la première journée où j’ai été grand que ça a commencé. Cette voix du métro, elle s’est mise sérieusement sur mon cas. Rien à voir avec ce qui trottait dans ma tête. Ou plutôt si, tout à voir avec ce qui trottait dans ma tête. C’était quelque chose de bizarre, un peu comme cet homme qui reprenait une chanson de Leonard Cohen hier soir à la télévision, d’une voix magnifique mais d’une gestuelle déconcertante. Un peu comme si tout le mouvement, ou le rythme, rebondissait en lui et déferlait alors qu’il retenait tout, mais que ses muscles ne pouvaient pas s’empêcher de bouger furieusement comme un prisonnier accusé à tort. Tout ce qui restait en dedans, et qui sortait finalement dans ce trémolo unique, causé par la cohabitation de deux personnes dans un même corps. Bref, tout à commencé un peu de la même façon, avec une voix étrange, et si ça avait été seulement la voix, mais le mouvement a suivit, quelle folie. J’étais comme subjugué par les évènements et je ne savais plus s’il valait mieux en rire ou en pleurer, un peu comme quand j’ai vu ce chanteur avoir l’air ridicule à la télévision tout en livrant une solide prestation.

[ C'est pas encore fini... ]



Cette histoire
9 août 2008, 1:08
Classé dans : Cette histoire, Écrits
[Voilà, c'est parti pour de bon. Ça finira peut-être, peut-être pas. Le croquis se complexifie. Je remets le début, pour mettre en contexte. Tout ce qui suivra sera dans la catégorie Cette histoire, à défaut de trouver un titre plus juste. Cette histoire risque de changer, c'est la vie.]

« Nous voici donc au bout du monde. À la fin du monde, plutôt. Devant nous, des espaces géants. Des plaines à s’y perdre rien qu’en regardant, des grandes lignes qui avalent même l’horizon. »

Tout d’un coup, j’ai levé la tête et j’étais triste. J’avais la tête pleine de phrases insensées, mais il n’y avait pas grand-chose à dire. Non vraiment, rien à dire. Je regardais les passants et mes yeux s’étaient tus pour de bon. Ils fixaient ce silence sur les regards qu’il croisait, finalement, muets, les visages des passants, je ne me demandais plus ce que les autres voyaient. Aveugles, mes yeux vers le ciel.

Je pensais, je pensais, je ne pensais rien. Assise, mes orteils jacassaient sur le pavé mouillé, avec l’huile qui s’envolait du bitume. La rumeur de la route interminable longeait la ligne qui allait vers cette fin du monde et lentement, ma perception se déformait. Comme un mirage, le ciel allongeait son ventre plat et miroitant contre le panorama comme un cow-boy s’allonge sur son cheval au galop.

Je suis sortie de la foule dans laquelle je n’existais pas pour exister enfin seule, noyée dans un désert de mots incohérents. Il y avait une histoire qui cavalait, et il fallait l’attraper quand c’était possible. Elle me tournait autour sur son destrier de confusion, comme la cape que fait tourner le torero. Le bruit des sabots s’est perdu dans la cacophonie et l’histoire était partie. Je l’avais laissée fuir, comme la plupart des choses que je laisse fuir, je l’ai laissé partir, comme la plupart des choses que je le laisse partir.

C’était comme quand je t’ai demandé de partir et que tout ce temps je t’ai laissé partir encore plus loin, mais à ce moment-là je ne savais pas qu’il ne fallait pas laisser partir, qu’il fallait attraper tant que possible. Il ne faut pas laisser les choses se briser avant d’attendre de les réparer, disait mon père mécanicien à ses clients dont le moteur avait sauté. Je dis la même chose à présent à mes clients qui sont pris avec des clauses frauduleuses, en fille de mon père. Ne jamais attendre de devoir référer à un contrat pour se rendre compte qu’il ne couvre pas tous les points et que l’on s’est fait avoir. J’aurais dû écrire un contrat pour nous deux, ces trucs que l’on apprend toujours trop tard. En tout cas, avec tous ces mots inopportuns qui traînaient, je ne pouvais rien attraper parce que rien n’était bon, ce n’étaient que des termes techniques, – juridiction, entente, décision, engagement, alinéa 42, déontologie – qui m’encombraient l’esprit, qui m’empêchaient de poursuivre l’histoire fuyante. En fait j’avais trop à dire, tellement qu’au final je n’avais plus rien à dire. Lorsque l’on n’a plus rien à dire, comment pouvoir trouver les bons mots pour ne rien dire? Je ne savais pas, je me taisais et je ne trouvais pas plus les mots. Mes yeux étaient toujours muets, mais n’étaient plus aveugles. Je le voyais, ce ciel damné qui s’assombrissait, je le voyais bien sûr. Mais j’ai fait comme si de rien n’était.

- You are young. You are immature. You just don’t know. I don’t blame you.

***

J’attendais le métro pour aller à mes cours. Il y avait une femme assise, là-bas. Est-ce que quelqu’un, une personne au moins, connait son cœur? Ce sont des choses étranges que je me demande en regardant les inconnus dans la rue. Alors ses traits tranquilles, trop – presque ataraxiques –, ont fait défiler dans ma tête la vie d’une femme tranquille, bien installée dans sa routine chaque matin. Elle se lève en sachant comment se déroulera sa journée, tranquille comme tout, comme rien. Ses enfants dormiront encore une heure de plus avant que son mari les amène à l’école pendant qu’elle commencera sa journée au bureau avec un café bien corsé, mais pas amer. Son tailleur beige restera propre jusqu’à la fin de la journée, jusqu’à ce qu’un de ses enfants décide de lancer du spaghetti aux tomates sur le cadet. Et elle se couchera le soir tranquille, comme au début de sa journée. Vous savez, je me dis que cette femme manque beaucoup de choses dans la vie, comme l’insécurité, la passion du non-retour, et c’est certain qu’elle est trop chanceuse pour avoir conscience de sa chance. Les réveils le frigo vide, les pleurs au chevet d’un enfant, la solitude à minuit, elle n’y pense même pas. J’ai décrété de la sorte que personne ne connaissait son cœur. Qui sait seulement s’il y a un cœur caché sous son tailleur beige? Qui sait seulement si la vie est sortie de ce ventre comprimé sous sa jupe beige taille haute? Je l’ai décrite comme étant une femme, parce que c’est un mot qui provoque une image dans la tête de celui qui le lit. Avoir eu une réelle volonté d’exactitude, j’aurais dit que c’était quelqu’un qui n’était pas un homme, juste quelqu’un qui ne voulait plus être une femme mais qui n’était pas un homme.

En tout cas, j’ai serré les lacets de mes baskets et je me suis levé. Le métro arrivait en trombe, je ne voulais surtout pas devoir attendre le suivant faute d’espace. De nulle part j’ai entendu mon nom, c’était quelqu’un qui m’appelait mais je n’ai pas reconnu la voix alors je ne me suis pas retourné. Mon nom, c’est Jules et c’est rare, des Jules. Reste que la voix, elle ne me disait rien qui vaille. Je suis parti sans attendre, mon sac sur l’épaule et mes souliers bien attachés. Tout d’un coup je me suis vu de l’extérieur, de dos. J’étais devenu un garçon de taille moyenne aux cheveux d’une couleur indécise et si commune, un autre garçon banal qui passe inaperçu dans une foule. La personne qui appelle ce garçon peut facilement se confondre. Elle s’est trompée, trompée de nom, trompée de personne. Ce n’est pas moi, ça n’a jamais été moi. Je suis arrivé pile pour le début des classes.

« Chéri, le mauvais temps me mine le moral. Tu te souviens quand on s’enfermait à la maison les jours pluvieux et qu’on dessinait des soleils? Rien que toi et moi. Tu me manques.
Moi aussi, Maman
»

La journée débutait avec une dissertation à faire, sur la pertinence du système public. En écrivant ma rédaction, l’idée m’est venue d’écrire XXXXX comme nom, et écrire tout ce que je voulais écrire, sans égard au thème imposé ou au lecteur éventuel. Sans m’identifier, devenir universel et particulier à la fois. Écrire sans arrêter, comme quand on pense, sauter d’une idée à l’autre et allonger les lettres en phrases. Écrire comme on respire, sans s’en rendre compte, se relire des années plus tard et s’interroger sur l’identité de XXXXX. Je ne l’ai pas fait, parce que non seulement nous sommes tous l’XXXXX de quelqu’un, notre existence tangible est interchangeable, nous aurions pu être le même dans un autre corps. Il n’y a que la mémoire qui est nôtre. Malheureusement, l’irrémédiable s’est déjà produit, je me souviens que je suis Jules. Je me souviens de l’insécurité, de la passion du non-retour, des réveils le frigo vide, des pleurs au chevet d’un enfant, de la solitude à minuit. Je me souviens de tout ce qui me pousse à vouloir appartenir au peuple des XXXXX, à vouloir faire tous ces traits sur chaque lettre de mon nom, pour ne plus me souvenir que je suis Jules.

***

- You do it on purpose, don’t you? Or you’re just plain dumb?

Et d’un seul, élégant, battement de ses longs cils, elle chassa les nuages du ciel. Elle était penchée au-dessus de toi, tu savais que la terre est plate et tu savais que je savais que là où la terre s’arrête, le vide berce les fantômes désœuvrés, chassés des villes ouvrières. La carte sur sa table de chevet indiquait le chemin de la perte, les routes de l’égarement, tout était y cartographié aux 9 millimètres près. Une détonation sourde a fait vibrer le sol et la poussière y dormant s’y est soulevée. Quelque chose violemment n’était plus, mais le cadavre restait bien dissimulé à un endroit inconnu. La pluie a effacé les derniers indices, et le meurtrier est alors devenu tout le monde, tout le monde tirait à la ronde, c’était le déclanchement d’une guerre civile. Une guerre civile sans merci : on ne fait pas de prisonnier en amour. C’est l’image qui me vient en tête lorsque les couples ne sont plus.

Alors je disais, son souffle contre ton oreille gauche, le temps qui passe menaçant ta tempe droite, des promesses jamais promises, pourquoi aurait-elle prêté attention à la détonation sourde, alors qu’il lui suffisait du serment dans tes yeux.

« Si j’étais un serment, je serais la déception. »

Je t’avais fait lire cette phrase, mais tu n’en avais pas saisi l’ampleur de sa tristesse. À mon habitude, j’avais raison. Qu’importe que j’aie eu tellement raison, car et à cet instant précis, tes yeux murmuraient aux siens que tu serais sa déception. Sauf que ses longs cils bruyants l’empêchaient de t’entendre, alors elle voyait apparaître des sous-titres. Après, l’instant d’une éternité, tu m’as enfin regardée, tu m’as replacée à nouveau dans le cadre de ta vie. La seule différence, c’était mes yeux muets. Tu ne t’es pas mépris, tu n’as simplement pas compris. J’ai vu tes yeux chercher en vain des sous-titres à mon silence. Mes yeux étaient bien muets, crois-moi. Ils garderont mes secrets à présent. Nos conversations resteront les mêmes, rien ne changera vraiment, mais mes yeux ne me trahiront plus jamais.

Et maintenant, je suis là. Il n’y a rien à dire, j’aime parler dans le vide, le vide m’écoute, il me répond parfois. Le vide ne blesse pas, il ne fait que vider tout ce qui est en moi, le meilleur comme le pire, je deviens vide et je suis heureuse de ne pas être repue de nos mensonges. Le vide emplit mes yeux et ils ne deviennent qu’une machine sensorielle banale. Et puis de toute façon, une fois à la fin du monde, dans un désert sans oasis, sans bouche à laquelle se ravitailler, rien n’importe.

-Was it you? I looked at you, you were a stranger, but I knew you. I met you in one of my previous eight lives. You had the same eyebrows, the same eyes, but not the same face.

***

Quand je vais à l’école, les gens se moquent de moi pour toutes sortes de raisons plutôt vagues (anormal et pas bien dans la tête sont les plus récurrentes). Je ferme alors les yeux et je me remémore sa voix. Ma maman qui dit Jules, tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. Jules, je ne te parle plus mais c’est mieux pour nous deux. Jules, maman part en voyage autour du monde, je t’enverrai des cartes postales. Le soir, lorsque je reviens du métro après les classes, j’ouvre fébrilement la case postale pour y trouver une carte avec un peu de chance. Quand j’ai enfin du courrier, je sais que maman pense à moi. C’est une écriture étrange, mais je sais que c’est elle : on avait un code bien à nous. L’adresse de destination est toujours la même adresse qui n’existe pas, et l’adresse de retour est la mienne. C’était son idée, question de prendre un risque. Le risque qu’un jour un nouveau pays, une nouvelle rue et un nouveau numéro civique soient créés et que les cartes postales s’y retrouvent livrées sans que je n’en sache rien. La plupart du temps, elle m’écrit que je lui manque et que dans peu de temps, quand je serai grand, elle me fera visiter tous ces pays lointains. J’utilise les timbres de ma collection pour lui envoyer mes cartes, je sais que ça lui fait plaisir. Je consigne un résumé de chaque journée dans un journal, pour qu’elle n’ait pas l’impression d’avoir manqué quoique ce soit à son retour. Dans ce cahier, comme ce serait trop long pour une carte postale, j’explique comment j’ai été nommé empereur des XXXXX hier, comment le vote démocratique des XXXXX m’a porté au pouvoir unanimement.

C’est rare, l’unanimité dans des élections vous savez, et ça me rend doublement fier d’avoir été élu de la sorte. Statistiquement parlant, je ne sais même pas si c’est probable, voire carrément possible. Suffit de regarder, les gens obtiennent rarement l’unanimité d’eux-mêmes. Il y a toujours une partie de soi qui s’objecte, qui refuse. Vous les avez déjà croisés, ces types louches qui se parlent en public. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime les transports en commun, pas juste pour la femme en tailleur beige dont personne ne connaît le cœur. Prendre le métro, c’est se perdre l’espace d’un instant dans un enchevêtrement de tunnels et par magie arriver à destination. Alors ça me rassure de me dire que c’est pareil pour tout le monde, même ceux qui se moquent de moi, ça me rassure de me dire qu’eux aussi se perdent dans le métro et que je peux me fondre parmi tout ces gens-là, normaux et bien dans leur tête. Ce qui me plaît le plus, c’est l’illusion éphémère d’être comme eux, à la vue de mon reflet dans les portes vitrées du wagon. Puis je vois mes yeux nerveux et mes mains agitées, et je n’arrive pas à me convaincre plus longtemps.

Parlant transport, la voix inconnue ne s’est pas élevée de la foule à nouveau. Quelqu’un de normal et de bien dans sa tête regretterait, aimerait savoir l’identité de la mystérieuse voix, ou alors se plairait à penser que quelqu’un quelque part le cherche encore. Je ne suis pas quelqu’un, encore moins normal, peut-être quand même un peu bien dans ma tête. Moi, je me plais à penser que quelqu’un ne m’as pas encore trouvé. Ne pas trouver et chercher, ce sont deux choses. Tenez, l’autre jour, j’étais à la bibliothèque et je parcourais les rayons. Je ne cherchais pas de livre, mais il y en a un qui m’est tombé sous la main, celui que je n’avais pas trouvé. Sans le savoir, je l’avais trouvé. Ou il m’avait trouvé. Bref, nous nous étions trouvés, ce livre et moi.

« Chéri, j’espère que tes résultats scolaires sont satisfaisants. Le système d’éducation public est une grâce, un don du ciel et j’espère que tu y développes ton plein potentiel. Où je suis, c’est à peine si l’on apprend à vivre aux enfants. Je t’y emmènerai un jour.
Moi aussi, Maman
»

Fallait juste espérer que mon professeur de français ne soit pas du même avis que ma mère.

***

Bang Bang, Nancy Sinatra avait trouvé la formule magique. J’ai pointé le canon vers le ciel, dans le désert, et j’ai tiré deux coups. Bang. Bang. Pas un, pas trois, deux coups. J’ai percé le ciel, ramassé les bouts déchirés qui sont tombés et j’en ai fait un casse-tête. Je voulais seulement être bien au creux de bras rassurants, auprès d’un cœur qui bat. J’ai dû me convaincre que rien n’arrive une seule fois dans l’Univers, parce que je voulais bien avoir confiance en la vie, à défaut d’avoir confiance en toi. Tu es idiot, je ne veux plus rien te donner. Je voudrais que ce qui a existé entre nous reste entre nous. Pas que tout disparaisse. Pour dire qu’une chose existe, a existé, il faut qu’elle ait un effet sur le réel. Si tu cesses d’en tenir compte, d’agir comme si cette chose existe ou au moins, a existé, tu tues cette chose. Cette journée-là, tu m’as tuée. Bang. Bang. Tu avais finalement trouvé la formule magique, toi aussi.

- We are one. And we commit suicide.

Sous la violence de l’impact, j’ai vomi des mots, des mots ordonnés par le dépit, c’est-à-dire chaotiquement. J’ai chassé la tristesse, je n’aime pas gaspiller mes sentiments. Avec mes tripes j’ai marché le trajet familier dans mon désert, ça m’a grisée de la douleur. J’ai vomis encore quelques mots. J’ai oublié que je voulais te frapper, j’ai oublié mon envie d’accrocher ton cœur sur un cactus et le laisser brûler au soleil. J’ai oublié que j’avais aussi mes torts, ou alors je les ensevelis sous les tiens. Après tout, je ne trouverai jamais assez d’ignorance en moi pour te rendre la pareille. C’est alors dans cet oubli total de la sensibilité humaine que je suis arrivée au cœur de mon désert, qu’il a refermé ses bras autour de moi, qu’il m’a laissée choir en lui en pleine confiance. Après le repos, j’ai poursuivis ma traversée du désert, je ne perdais pas de vue l’endroit où l’arc-en-ciel naît, je courais vers mes rêves. Autant dire que je trébuchais vers mes rêves.

Soudain, je suis devenue phénix. J’ignore comment, mais j’ai repris mon sang-froid et relevé la tête. J’ai décidé que j’en avais assez. Je ne voulais pas de misérabilisme. Je ne voulais pas de pitié. L’aridité du désert, la puissance que me procurait mon fusil de mots à la ceinture, toute cette sécheresse implacable a monté en moi et a multiplié ma force. Je n’ai plus eu peur de donner, de gaspiller, même pour toi, parce que j’avais compris que ce bouillonnement en moi est inépuisable. Dans le désert, c’était purement immature de craindre les naufrages.Je suis avocate, et je connais mon droit. Ce n’est pas écrit dans les livres, mais j’ai aussi le droit de vivre. Mon droit, inaliénable, de vivre.

[J'espère que vous suivrez, parce que c'est à suivre...]