Around here, it’s the hardest time of year
Waking up, the days are even gone
The collar of my coat
Lord help me, cannot help the cold
The rain drops sting my eyes
I keep them closed.
L’absurdité de Camus, le surhomme de Nietzsche, la confiance d’Emerson et la solitude de Rilke. Et chaque fois, comme un verre de travers dans la gorge de l’humanité. Ces philosophes ont tenté d’expliquer l’inexplicable, de soutenir l’insoutenable, puisque tous deux existent et qu’il vaut mieux se faire une raison (au minimum). Aujourd’hui, s’ils ont traversé l’impitoyable épreuve du temps, c’est parce qu’ils ont réussi à argumenter temporairement au sujet d’un débat intemporel : pourquoi?
I’m a little lonely and my quietest friend
Have I the moonlight? Have I let you in?
Say it aint so, say I’m happy again
Pourquoi vivre, ou puisque nous n’avons jamais eu le choix de naître, pourquoi continuer à vivre? C’est vrai; quiconque qui s’attèlera à observer minutieusement les rouages de la vie y trouvera mille et une défectuosités, non-sens et autres preuves que l’humain ne sera jamais totalement adapté ni à son milieu naturel, ni même à celui qu’il construit de ses propres mains. Et que de surcroît, jamais totalement adapté à lui-même, ou plutôt devrais-je dire à son insatisfaction. L’erratique spirale de nos sociétés, aujourd’hui monstres modernes aux mains lestes qui distribuent la nourriture si impartialement, n’est que le reflet d’une insatiable recherche d’adaptation.
Say I’m dreaming, say I’m better than you left me
Say you’re sorry, I can take it
Say you’ll wait, say you won’t
Say you love me, say you don’t
I can make my own mistakes
Let it bend before it breaks
Ce sentiment généralisé d’accablement, cette colère sourde contre une injustice que nous avons créée et qui nous dépasse à présent, voilà des conséquences directes de l’échec du capitalisme tel que nous le connaissons. Longtemps l’homme a pensé en fonction de sa propre survie, de ses besoins et peut-être dans un cadre légèrement élargi (mais pas moins égoïste), en fonction des besoins de la tribu qui lui permettait de vivre. Ce système s’est insidieusement intégré à notre nature, puisqu’il fonctionnait si bien avant la mondialisation. Hélas, à présent nous sommes devant un cul-de-sac doublé d’un point de non-retour, c’est-à-dire ce moment où autrui bénéficie davantage des choses que nous faisons spécifiquement pour nous-mêmes.
Aren’t I swinging on the stars? Don’t I wear them on my sleeve?
Went looking for a crossroads, it happens everyday
And whichever way you turn, I’m gonna turn the other way
Demandez au travailleur (qui enrichit son patron, qui enrichit les multinationales, qui enrichissent le gouvernement et qui s’enrichit trop peu lui-même), si la satisfaction d’accomplir sa tâche pour sa beauté intrinsèque se noie sous l’amertume d’en avoir été dépouillé? Il y a fort à parier que l’absurdité de Camus, le surhomme de Nietzsche, la confiance d’Emerson et la solitude de Rilke se dévoileront doucement au-dessus ses épaules courbées, et vous y verrez le poids des raisons que l’homme a trouvées pour expliquer l’inexplicable, soutenir l’insoutenable, et y puiser une réponse à pourquoi la vie. Néanmoins, une constatation actuelle s’impose, soit celle de l’accablement contagieux.
Say I’m dreaming, say I’m better than you left me
Say you’re sorry, I can take it
Say you’ll wait, say you won’t
Say you love me, say you don’t
I can make my own mistakes
Let it bend before it breaks
Et que pouvons-nous faire? Inutile d’envisager revenir en arrière, car même si c’était possible, le contexte actuel ne s’y prêterait pas. Tout conservatisme est inadapté aux nouvelles données socioéconomiques et politiques. La réponse est très simple et très compliquée : changer. Pas besoin de creuser bien loin pour comprendre la popularité du slogan électoral d’Obama, « Yes We Can ». Il fait appel à l’innovation, à la naïveté salvatrice qui permet de se dire « pourquoi pas » et d’essayer ce que l’on ose parfois même pas se permettre quand tout va bien : espérer. Et participer à la mobilisation que nécessite chaque révolution.
Seas would rise when I gave the word
Now in the morning I sweep alone
Sweep the streets I used to own
Cela fait déjà huit ans, huit bonnes années à accumuler les allers-retours entre deux minuscules points sur la carte du monde. Et pourtant, mine de rien, j’ai parcouru des années-lumière sur la carte de ma vie. Dans ces wagons, j’aurai souri, pleuré, étudié, ri, espéré, dormi, laissé l’amour naître, laissé l’amour mourir. Ces deux simples rails de chemin de fer m’en auront fait voir de toutes les couleurs, ne serait-ce qu’en filant à toute allure.
Feel the fear in my enemy’s eyes
Listen as the crowd would sing:
“Now the old king is dead! Long live the king!”
Je me souviens de ces premiers trajets en train, où il m’enchantait de croire que lorsque l’on vieillit, l’autonomie gagnée nous libère de toutes les contraintes de l’enfance et nous ouvre les portes d’histoires formidables et d’épopées fantastiques, toutes ces joies et ce dans le doux confort des certitudes adultes. Inutile de dire que le peu de maturité que j’ai acquis depuis me force à admettre avoir omis un détail essentiel de l’autonomie, soit les responsabilités résultant de l’exercice-même de celle-ci. Lorsque tout va bien, ces responsabilités ne semblent qu’un prix dérisoire à payer pour accéder à ces joies bonifiées par la conscience de leur préciosité. Cependant, lorsque les choses vont moins bien, les responsabilités apparaissent de véritables pièges qui nous étouffent dans une spirale d’insatisfaction.
Next the walls were closed on me
And I discovered that my castles stand
Upon pillars of salt and pillars of sand
Mais heureusement, à l’image du train qui me transporte si assidûment, le temps s’écoule linéairement, imperturbable au chaos intérieur de ses passagers. Et n’est-ce pas en fait l’objet secret de la quête du bonheur, soit d’acquérir la quiétude du voyageur se savant mené à bonne destination sans embarras? C’est d’ailleurs l’une des raisons qui me font pencher en faveur des transports en commun, aussi incommodants peuvent-ils être. J’évoquais dernièrement la beauté de l’inutile : que faisons-nous en transport en commun sinon qu’exister transitoirement, le temps (et l’espace) d’arriver ailleurs, où nous recommencerons à exister activement?
Roman Cavalry choirs are singing
Be my mirror my sword and shield
My missionaries in a foreign field
For some reason I can’t explain
Once you go there was never, never an honest word
That was when I ruled the world
Alors ces sourires, ces pleurs, ces études, ces rires, ces espoirs, ces sommeils, ces amours naissant et ces amours mourants sur ces deux rails, ont-ils jamais existés? Pour moi, ils appartiennent à une réalité bien distincte de celle du quotidien et se trouvent en suspension entre Parc et Bois-de-Boulogne, Bois-de-Boulogne et Vimont, Vimont et Sainte-Rose, et ainsi de suite. Même si à présent c’est entre Parc et Chabanel, Chabanel et De La Concorde, De La Concorde et Sainte-Rose, et ainsi de suite, rien n’a changé. Ces souvenirs marqueront toujours davantage ma mémoire que la disparition ou la construction de nouvelles gares; ils resteront toujours des arrêts obligatoires à chacun de mes trajets.
Blew down the doors to let me in.
Shattered windows and the sound of drums
People couldn’t believe what I’d become
Aussi idiot que cela puisse paraître, ce trajet fait partie des rares constantes de mes dernières années. Il me plaît de penser qu’il a tempéré ma peur du changement et de l’inconnu ne serait-ce que par les moments de réflexion qu’il m’a imposés, même si les années écoulées depuis expliquent probablement mieux ce changement. J’avais déjà écrit : « Ma vie se doit d’être un roman. Si je ne la vis pas, je dois la vivre sur papier. Il faut que je rattrape le rêve; j’y compte bien. Attention, vivre sa vie romanesquement n’exige pas agitation physique, l’esprit suffit souvent. Il s’agit de rendre chaque geste un mot, une phrase avec un peu de chance, un instant unique et si commun.» Preuve que même après huit ans, cette incorrigible propension romantiquement philosophique (ou simplement romantique, puisque je projette autant d’émotions sur un simple véhicule de métal et de fumée) n’est pas disparue. Elle s’est simplement transformée en quelque chose de plus concret, dans la mesure du possible.
For my head on a silver plate
Just a puppet on a lonely string
Oh who would ever want to be king?
Tout cela pour dire que tant qu’il y aura des trains qui nous permettront d’avancer et même de revenir en arrière, je lutterai contre ma peur de l’irrévocable. J’accepterai les responsabilités même si parfois les joies espérées ne se trouvent pas au prochain arrêt, en ayant confiance qu’ils y seront aux suivants. Et si en bout de ligne, il me faudra emprunter la direction inverse pour recommencer à nouveau, je le ferai.
The dreamers get punished most by truth
They say it’s all in a little ways
One reveals their love’s gone away,
Love’s gone away
Nous marchons sur de fins parquets étroits construits de fragiles certitudes, et il ne suffit que d’un pas brusque pour provoquer sous nos pieds un néant d’incompréhension. Dès le cordon ombilical, l’être humain avance dans la vie comme un funambule, parfois irrémédiablement suspendu au dessus du vide sans point d’appui sécuritaire. Entre en jeu la technique que l’on enseigne aux petits enfants pour marcher bien droit : regarder bien droit devant. Peu importe ce point, même s’il n’est que fictif, ne pas le perdre de vue. Fixer l’horizon, y voir quelque chose qui n’y apparaît pas encore, et garder l’équilibre, le menton haut.
My heart was pure
Now I see a different man
Rewriting memories
The dogs run down the beach
And all I’m left with
Is sand in my shoes,
Sand in my shoes
Parfois, certaines personnes nous tendent des perches. Famille, amis, connaissances, heureux hasards, vaut mieux prendre ses perches lorsqu’elles sont présentes. Et quand elles se retirent, il faut recommencer à fixer ce point imaginaire et ne pas se laisser déconcentrer par les questionnements inutiles et surtout, antécédents à une future chute. Surtout quand ces mêmes personnes semblent nous tirer vers le vide, nous y précipiter tête première. La rancune est vaine : nous sommes tous un peu égoïstes, et nous avons toujours la malheureuse volonté de vouloir entraîner les autres avec nous, par peur de la solitude. C’est étrange mais naturel, c’est pourquoi il ne faut pas tenir rigueur pour ce genre de réflexe.
We love blindly
And the cracks don’t count
It’s gotta break in front of me
Et puis, qu’importe, les questions apparaissent souvent être une dépense d’énergie superflue qui fait chanceler le funambule. Lorsque l’on fonce, lorsque l’on avance, il ne faut pas se poser de questions. Il ne faut pas se demander si le point que l’on fixe est le bon, s’il ne serait pas plutôt préférable de fixer l’autre point à côté. Surtout pas, surtout pas quand les perches ont disparu. Il faut seulement garder l’équilibre. C’est tout ce qui compte, quand les perches disparaissent.
The thunderstorm outside
Words you could never say,
They hold the loudest tones
You say you’ll write
But it’s ink on a page,
Just ink on a page
Autre possibilité : les fils deviennent si nombreux qu’ils forment une toile d’araignée, labyrinthe insoupçonné et menaçant. Cela nous apparaît en premier temps un piège et nous avons le réflexe de rester sur le fil actuel, dû au confort de l’habitude. Vient le jour où nous outrepassons notre erreur initiale, après l’avoir fait maintes fois, et la logique fautive du raisonnement devient brutalement évidente. Car loin d’être un piège, cette toile est l’occasion unique de changer de voie et de diriger nos pas dans l’orientation de notre choix. Les ramifications sont en fait de nouveaux cordons ombilicaux qui apportent à nous des forces nouvelles, l’occasion de renaître ailleurs.
Distant look grows in your eye
But fools never ask
Afraid of what lurks in your mind
I always knew, somehow, always knew
I always knew the truth
Avec une aisance étonnante, nous finissons par emprunter un de ces chemins inusités qui nous amènera à un endroit tout aussi surprenant. Fixant toujours ce point à l’horizon pour ne pas tomber, nous constatons que l’horizon change, et avec un peu de chance, que le soleil s’y lève. Et finalement, avec la confiance acquise, nous regardons le vide sous nos pieds pour réaliser que lentement un nouveau parquet s’est construit. Des certitudes bien solides se sont bâties sous nous, parce que force est de constater que nous avons grandi et que le poids du temps a grandi avec nous. Prendre un élan pour accélérer la vitesse apparaît alors si simple du moment où nous savons pertinemment que ces fondations solides ne s’effondreront pas.
We never see
Cause the cracks don’t count
It’s gotta break in front of me
And it’s breaking,
It’s breaking,
It’s breaking
It’s gotta break for me to see
C’est ainsi que la vie est faite : de développement et de croissance. D’une forme minuscule et abstraite émerge une vie dont les possibilités sont infinies, d’un amas de molécules qui ne ressemble à rien émerge un être d’une complexité ahurissante, et tout cela de manière étrange, mais naturelle. Étrange, un peu brouillon, mais naturelle.
I was not afraid
I loved you all the way
I’d pick the fool any day
Vanessa Carlton, Fools Like Me, Heroes And Thieves
Et moi j’prends d’la bouteille
En attendant ton appel
Je freine, je cale et t’envoie des “call me”
Et puis j’te colle ces prénoms insensés
Qu’allaient si bien aux interdits sensés
Qui nous faisaient tant de bien, tant de bien
Elle avait une façon si naturelle de souffrir que son aisance dans le pathétique éclipsait son malheur aux yeux de tous. Les traits fragiles mais nobles, le regard vague de promesses au néant, la grandiloquence de ses silences : la vie entière lui appartenait dans toute son injustice. Si certaines personnes inspirent l’inquiétude auprès de leur entourage, ce n’était nullement son cas. Il était tout simplement impossible de penser qu’elle voudrait quitter cette vie qui lui offrait tant d’opportunités de désespoir.
Une fois au moins dans sa vie
De préférence la nuit
Sous la pluie, écouter Chet Baker
Au fond d’une Studebaker signée Raymond Loewy
Ecouter Chet Baker, pleurer sur tout ce qui s’enfuit
Se dire que c’est fini jusqu’à tout à l’heure
Et revenir en arrière à toute allure
D’un pas gracieux, elle allait d’un chagrin d’amour à un désarroi existentiel, d’un malentendu à un déchirement intérieur. Et chacun s’y voyait en elle, chacun y retrouvait ses propres chagrins : nul ne fut plus aimé que cette pleureuse mélancolique. Certains la disaient artiste, d’autres à la vieille âme et tous y voyaient une quelconque figure christique, ou du moins un bouc émissaire déjà élu de par sa sensibilité exacerbée. C’est pourquoi la certitude qu’elle souffrirait inéluctablement lui évitait ces railleries que l’on réserve aux faibles juste un peu trop forts.
Je lis sur les enseignes
Que quand on saigne des quatre veines
La force manque à la haine
Le coeur manque à la peine
Je ronge mon frein
J’atterris sans mon train
L’ascenseur est cassé
Ces chutes insensées
Me font tant de bien
C’est pourquoi tous furent surpris lorsqu’elle perdit la vie en déboulant un escalier en colimaçon. Elle fut trouvée le matin par le locataire de l’étage inférieur, au départ hâtif et valise en main. D’après les témoignages recueillis, cet inusité incident n’eut pu être prémédité, ni par la femme jalouse de son patron, ni par une quelconque main mal intentionnée. Bien entendu, personne ne remarqua le lacet de son soulier droit. Celui qui a dit que la vie ne tenait qu’à un fil ne croyait pas si bien dire.
Une fois au moins dans sa vie
De préférence la nuit
Sous la pluie, écouter Chet Baker
Au fond d’une Studebaker signée Raymond Loewy
Ecouter Chet Baker, pleurer sur tout ce qui s’enfuit
Se dire que c’est fini jusqu’à tout à l’heure
Et revenir en arrière à toute allure
Et dans le village, tous faisaient une lente procession. Ils erraient le teint livide, cherchant une autre âme usée de mille vies antérieures. Une autre âme qui pourrait supporter leurs maux, leur tristesse. N’ayant pu leur laisser un quelconque message avant ce départ accidentel, elle laissait un vide dans le ciel gris d’un mois de mai sans bourgeons. À tous, cette inconnue manquait terriblement. C’est en se comparant que l’on se console, et désormais cette comparaison ne pourra plus avoir lieu. Rien ne manque plus que ce que l’on n’a jamais eu et que l’on ne pourra jamais avoir.
Ecouter Chet Baker, pleurer sur tout ce qui s’enfuit
Se dire que c’est fini jusqu’à tout à l’heure
Et revenir en arrière à toute allure
J’écoute Chet Baker, Chet Baker
J’écoute Chet Baker, à tout à l’heure…
Vanessa Paradis, Chet Baker, Divinidylle
Qui est tombé de haut
Je traîne ma peine
Une larme qui coule
J’ai dans la gorge une boule
Comme une pierre qui roule
Perdue l’innocence des jours
Passés dans la cour de l’école
Du bonheur, j’en ai pas
Y en a que pour Pierre et Paul
Foutus autobus, jamais fichus d’arriver à l’heure. J’ai mis mon tailleur gris avec des raffinées lignes roses, que je réserve pour les grandes occasions. Voyez-vous, il s’agit de la première entrevue depuis des lustres. J’étais journaliste pour les publications sporadiques dans ma jeunesse d’étudiante, mais je n’avais jamais envisagé sérieusement le journalisme. La médecine, le droit, l’actuariat, mais le journalisme? Enfin, le voilà! Laissez-moi vous dire que je dors péniblement depuis quelques jours, angoissée à l’idée que cette entrevue puisse déterminer le fil de ma carrière. Si seulement les gens pouvaient faire preuve de civisme, ne pas laisser leurs sacs dans l’allée. Merci, mademoiselle Quelle-humanité-de-merde, avec tes trois piercings et ton jeans troué, de ne pas débarrasser ton sac du siège que je pourrais potentiellement occuper. Regard hargneux : elle s’assure de bien marquer son territoire. Bon… Exactement, non, je n’ai jamais voulu être journaliste, mais il y a de ces choses qu’on ne peut prévoir, c’est moi qui le dis… Enfance malheureuse? Sûrement pas. Si j’ai ces tics nerveux, c’est plutôt dès l’adolescence que je les ai développés. Non, je n’avais pas trois piercings, mais quelques paires de jeans troués. Absolument rien à voir avec le remariage de ma mère avec un ivrogne fini; j’avais 7 ans. Je ne souciais pas de cet imbécile, quoiqu’il ait pu faire.
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Vole”
Mais pas le jour où je décolle
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”
Voilà que je tombe sur un article, paru dans le journal. « Dénichez le job idéal». Je ne crois pas vraiment en ces recettes, je n’aime pas qu’on m’aide à diriger ma vie. Mais je suis curieuse – j’ai lu l’article et essayé la méthode suggérée. Faire une liste, me renseigner sur les métiers, etc. Et me voilà, debout dans un autobus débordant, grouillant… eh Monsieur, faites attention à votre coude, ayez un minimum contrôle de votre corps! Non mais… Je n’ai jamais vraiment eu peur de la vie; même si la vie, comme je l’ai lu je ne sais plus trop où, la vie c’est une maladie incurable. Petit dictionnaire des idées préconçues sur la folie, ça me revient. Intéressant ouvrage, notez le titre. Un petit truc de rien, mais voilà. Dans un prochain reportage? Tout dépend de celui que je vais faire d’un instant à l’autre, ne sautons pas d’étape. Il faut simplement attendre de sortir du trafic… Mon mari? Ce qu’il en pense? Ce qu’il pense? Non, ça va, j’avais compris. J’ai simplement un peu de mal à associer le mot « mari » et « penser », le mien n’a jamais été exemplaire en la question. Heureusement, j’ai plein d’amies qui m’encouragent, des anciennes collègues, des membres de mon club sportif. Tout le monde me supporte, si mon mari devait en faire de même, j’aurais ma dose de cheerleading, non merci.
Me fait tant marcher que j’en crève
Jacques a dit : “Certes, je lui pardonne”
Jacques est un rêve, pas un homme
Reste
Une mélancolie cachée
Sous mon manteau de pluie
Qui traîne encore
Je ne sens plus le vent dans mes voiles
Dis-moi à quoi me sert mon étoile
Si je perds le Nord ?
Mes îles, je les ai méritées
Mes ailes, je [ne] les ai pas volées
J’ai tout fait comme tu m’as dit
Mais le rêve s’évanouit
J’ai des grandes ambitions, c’est vrai. Parfois je me vois au chevet de Benoît XVI, « quel est le dernier mot que vous voulez adresser à l’humanité », mais c’est plutôt pour rire. N’empêche, les grandes cérémonies m’ont toujours touchée. Lady Diana, entre autres. Le silence respectueux, les roses, la photographie officielle sur le cercueil, les grands discours. Est-ce un sourire en coin que je vois? Pourtant, ce n’est pas matière à rire. Je regarde souvent la nécrologie, et je vais assister aux funérailles qui sont le plus prometteuses. Lorsque les membres mentionnés de la famille sont au nombre d’au moins quatre, c’est un beau buffet assuré. Allocutions émouvantes, en plus.
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Vole”
Mais pas le jour où je décolle
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”
Jacques a dit, certes, des tas de choses
Mais sur la vie, pas toutes roses
C’est mon arrêt! Laissez-moi sortir! Je veux desc… – C’est mon arrêt! Quelqu’un, dites au chauffeur que je veux descendre. Sinon, je vais être en retard, il ne faut surtout pas que je sois en retard! Non, je ne veux pas marcher un coin de rue. Non, je vous l’ai dit! Ah, ce n’était pas trop tôt! Tassez-vous, faites-moi une petite place pour passer. Merci, c’est gentil, merci beaucoup, pardon, enfin sortie. De l’air pur. J’aime respirer l’air d’hiver. Tonique. Agréable. Suis revigorée, on y va. Mais c’est pas vrai! Il n’a pas manqué son coup, ce chauffard! Et voilà que tout mon pantalon est fichu… je ne peux pas me présenter comme ça, qu’est-ce que je vais dire? Bêtement la vérité? Surtout pas, j’aurais l’air banale. Je pourrais, ah oui! … à y penser, non…
Jacques ne dit pas tout
Jacques ne dit mot
Jacques ne sait pas ce qu’on vit
Jacques ne sait pas que c’est tout gris
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques ne sait rien de la vie
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”
Me fait tant marcher que j’en crève
La vie, c’est tout gris
Et j’ai l’air de quoi là? À me parler toute seule, dans une langue que personne ne connaît. Je les ai vus, les regards sur la déviante, sur la fêlée. C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en empêcher. Il y a le petit libraire qui me connaît, ça fait dix ans qu’il me voit fait mes simagrées, c’est bon. Ces inconnus dans la rue, eux non. Quelle entrevue? Pas vraiment, ce n’était pas ce genre d’entrevue. En fait, je ne l’ai pas dit parce que j’ai honte. C’est une évaluation, évaluation, c’est le mot? …et me voilà encore à monologuer dans une langue que personne ne connaît. Une langue imaginaire que personne ne connaît. Une langue imaginaire que personne ne… une langue imaginaire que personne… une langue imaginaire que… une langue imaginaire… une langue… une…
Jacques a dit : “Bois”
Jacques a dit : “Mange”
Moi j’ai grandi, mais rien ne change
Jacques a dit : “Vague”
Jacques a dit :”S’cours”
Mais ne connaît rien à l’amour
Jacques a dit : “Chante, c’est une vie”
Moi je déchante peu à peu
Jacques a dit : “Certes, je lui pardonne”
Jacques est un rêve, pas un homme.
Christophe Willem, Jacques a dit, Inventaire
“ What we learned here is love tastes bitter when it’s gone
Past yourself forget the light, things look dirty when it’s on
Funny how it comes to pass, that all the good slips away
And there’s no one around you can remember being good to you
Il jeta un regard vers la table de chevet pour s’apercevoir de la maigre compagnie d’un journal. Tendant le bras, il s’aperçut que c’était les nouvelles de la veille. Il aurait aimé pouvoir croire que le temps s’était bel et bien arrêté, et avec un peu de chance la Terre pourrait reprendre son élan dans le sens inverse, reculer le temps, effacer les catastrophiques jours précédents. Malheureusement, son imagination avait ses limites et le point qui le tenaillait au ventre ne s’estomperait pas à l’aide de simples fabulations. Il fallait faire face à la situation, avant qu’elle le submerge complètement.
Shame, shouldn’t try you, couldn’t step by you
And open up more
Shame, shame, shame
Qu’avait-il pu faire de travers? Cette question ressemblait à une énigme dont il n’y avait pas de solution. Des détails minimes, une tache sur sa cravate, une petite erreur de frappe dans une lettre, un retard du courrier, une femme jalouse, mais encore? Jusque là, il s’en était toujours bien tiré. Aucune raison de croire que tout avait pu basculer si brutalement. Réduit à une chambre occupation simple, il ne croyait pas que le hasard seul expliquait cette descente aux enfers.
What we lost here is something better left alone
Second steps have been forgotten, will you tell me how they go
Set yourself, situate, like a fool try again
There’s no one around you can remember being good, for you
Malgré ses efforts rationnels, Luc n’arrivait pas à comprendre comment, avec son dos voûté, sa discrétion naturelle, ses gestes délicats et surtout, avec son extraordinaire banalité, des évènements semblables pouvaient jalonner sa vie. Après l’inattendu décès de sa mère, vint un licenciement hâtif et pour couronner le tout d’une séparation précipitée. La vie lui livrait une lutte acharnée, dont il se désignait perdant d’avance. Il ne suffirait que d’un autre malheur pour qu’il s’effondre, K.O.
We never thought we’d get so troubled
We could never think that much
It should never get this bad
C’est alors qu’une douleur traversa son corps de la tête aux pieds, au moment précis où il prenait la ferme résolution de réparer tout ce qui était cassé dans sa vie. Il aurait probablement dû commencer par son cœur, fragile de naissance. Dans son dernier souffle, il crû sentir un subtil effluve de ce parfum sublime que mettait sa femme lors des grandes occasions, et il ferma les yeux.
So let the wind blow you, across a big floor
But there’s no one around who can tell us what we’re here for
Funny in a certain light, how we all look the same
And there’s no one in life you can remember ever stood
For you, so…”
Matchbox 20, Shame, Yourself Or Someone Like You