… Z.


Jeanne dit
21 janvier 2008, 11:08
Classé dans : Avec chanson, Fictif, Écrits

Je suis un oiseau
Qui est tombé de haut
Je traîne ma peine
Une larme qui coule
J’ai dans la gorge une boule
Comme une pierre qui roule
Perdue l’innocence des jours
Passés dans la cour de l’école
Du bonheur, j’en ai pas
Y en a que pour Pierre et Paul


Foutus autobus, jamais fichus d’arriver à l’heure. J’ai mis mon tailleur gris avec des raffinées lignes roses, que je réserve pour les grandes occasions. Voyez-vous, il s’agit de la première entrevue depuis des lustres. J’étais journaliste pour les publications sporadiques dans ma jeunesse d’étudiante, mais je n’avais jamais envisagé sérieusement le journalisme. La médecine, le droit, l’actuariat, mais le journalisme? Enfin, le voilà! Laissez-moi vous dire que je dors péniblement depuis quelques jours, angoissée à l’idée que cette entrevue puisse déterminer le fil de ma carrière. Si seulement les gens pouvaient faire preuve de civisme, ne pas laisser leurs sacs dans l’allée. Merci, mademoiselle Quelle-humanité-de-merde, avec tes trois piercings et ton jeans troué, de ne pas débarrasser ton sac du siège que je pourrais potentiellement occuper. Regard hargneux : elle s’assure de bien marquer son territoire. Bon… Exactement, non, je n’ai jamais voulu être journaliste, mais il y a de ces choses qu’on ne peut prévoir, c’est moi qui le dis… Enfance malheureuse? Sûrement pas. Si j’ai ces tics nerveux, c’est plutôt dès l’adolescence que je les ai développés. Non, je n’avais pas trois piercings, mais quelques paires de jeans troués. Absolument rien à voir avec le remariage de ma mère avec un ivrogne fini; j’avais 7 ans. Je ne souciais pas de cet imbécile, quoiqu’il ait pu faire.

Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Vole”
Mais pas le jour où je décolle
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”


Voilà que je tombe sur un article, paru dans le journal. « Dénichez le job idéal». Je ne crois pas vraiment en ces recettes, je n’aime pas qu’on m’aide à diriger ma vie. Mais je suis curieuse – j’ai lu l’article et essayé la méthode suggérée. Faire une liste, me renseigner sur les métiers, etc. Et me voilà, debout dans un autobus débordant, grouillant… eh Monsieur, faites attention à votre coude, ayez un minimum contrôle de votre corps! Non mais… Je n’ai jamais vraiment eu peur de la vie; même si la vie, comme je l’ai lu je ne sais plus trop où, la vie c’est une maladie incurable. Petit dictionnaire des idées préconçues sur la folie, ça me revient. Intéressant ouvrage, notez le titre. Un petit truc de rien, mais voilà. Dans un prochain reportage? Tout dépend de celui que je vais faire d’un instant à l’autre, ne sautons pas d’étape. Il faut simplement attendre de sortir du trafic… Mon mari? Ce qu’il en pense? Ce qu’il pense? Non, ça va, j’avais compris. J’ai simplement un peu de mal à associer le mot « mari » et « penser », le mien n’a jamais été exemplaire en la question. Heureusement, j’ai plein d’amies qui m’encouragent, des anciennes collègues, des membres de mon club sportif. Tout le monde me supporte, si mon mari devait en faire de même, j’aurais ma dose de cheerleading, non merci.

Me fait tant marcher que j’en crève
Jacques a dit : “Certes, je lui pardonne”
Jacques est un rêve, pas un homme

Reste
Une mélancolie cachée
Sous mon manteau de pluie
Qui traîne encore
Je ne sens plus le vent dans mes voiles
Dis-moi à quoi me sert mon étoile
Si je perds le Nord ?
Mes îles, je les ai méritées
Mes ailes, je [ne] les ai pas volées
J’ai tout fait comme tu m’as dit
Mais le rêve s’évanouit


J’ai des grandes ambitions, c’est vrai. Parfois je me vois au chevet de Benoît XVI, « quel est le dernier mot que vous voulez adresser à l’humanité », mais c’est plutôt pour rire. N’empêche, les grandes cérémonies m’ont toujours touchée. Lady Diana, entre autres. Le silence respectueux, les roses, la photographie officielle sur le cercueil, les grands discours. Est-ce un sourire en coin que je vois? Pourtant, ce n’est pas matière à rire. Je regarde souvent la nécrologie, et je vais assister aux funérailles qui sont le plus prometteuses. Lorsque les membres mentionnés de la famille sont au nombre d’au moins quatre, c’est un beau buffet assuré. Allocutions émouvantes, en plus.

Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Vole”
Mais pas le jour où je décolle
Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”

Jacques a dit, certes, des tas de choses
Mais sur la vie, pas toutes roses


C’est mon arrêt! Laissez-moi sortir! Je veux desc… – C’est mon arrêt! Quelqu’un, dites au chauffeur que je veux descendre. Sinon, je vais être en retard, il ne faut surtout pas que je sois en retard! Non, je ne veux pas marcher un coin de rue. Non, je vous l’ai dit! Ah, ce n’était pas trop tôt! Tassez-vous, faites-moi une petite place pour passer. Merci, c’est gentil, merci beaucoup, pardon, enfin sortie. De l’air pur. J’aime respirer l’air d’hiver. Tonique. Agréable. Suis revigorée, on y va. Mais c’est pas vrai! Il n’a pas manqué son coup, ce chauffard! Et voilà que tout mon pantalon est fichu… je ne peux pas me présenter comme ça, qu’est-ce que je vais dire? Bêtement la vérité? Surtout pas, j’aurais l’air banale. Je pourrais, ah oui! … à y penser, non…

Jacques ne dit pas tout
Jacques ne dit mot
Jacques ne sait pas ce qu’on vit
Jacques ne sait pas que c’est tout gris

Jacques a dit : “Cours”
Jacques a dit : “Aime”
J’ai beau t’aimer, tu pars quand même
Jacques ne sait rien de la vie

Jacques a dit : “Marche”
Jacques a dit : “Rêve”
Me fait tant marcher que j’en crève
La vie, c’est tout gris


Et j’ai l’air de quoi là? À me parler toute seule, dans une langue que personne ne connaît. Je les ai vus, les regards sur la déviante, sur la fêlée. C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en empêcher. Il y a le petit libraire qui me connaît, ça fait dix ans qu’il me voit fait mes simagrées, c’est bon. Ces inconnus dans la rue, eux non. Quelle entrevue? Pas vraiment, ce n’était pas ce genre d’entrevue. En fait, je ne l’ai pas dit parce que j’ai honte. C’est une évaluation, évaluation, c’est le mot? …et me voilà encore à monologuer dans une langue que personne ne connaît. Une langue imaginaire que personne ne connaît. Une langue imaginaire que personne ne… une langue imaginaire que personne… une langue imaginaire que… une langue imaginaire… une langue… une…

Jacques a dit : “Bois”
Jacques a dit : “Mange”
Moi j’ai grandi, mais rien ne change
Jacques a dit : “Vague”
Jacques a dit :”S’cours”
Mais ne connaît rien à l’amour
Jacques a dit : “Chante, c’est une vie”
Moi je déchante peu à peu
Jacques a dit : “Certes, je lui pardonne”
Jacques est un rêve, pas un homme.

Christophe Willem, Jacques a dit, Inventaire



Un bref séjour
15 janvier 2008, 1:22
Classé dans : Avec chanson, Fictif, Écrits

Une silhouette se frayait un chemin dans l’air oppressant de l’ancien bâtiment et le bruit des talons résonnait dans l’immensité du corridor. Le plancher de bois poli vibrait sous les pas timides de Luc, les amplifiait pour en exprimer la nature réelle : quitter un lieu qu’il n’aurait jamais dû avoir à quitter, voilà pire que tout le poids du monde. Il laissa ses clés à la réceptionniste, puis se dirigea vers son automobile. Une fois rendu dans la chambre d’hôtel, Luc alluma la lampe d’un geste incertain, et se décida à mettre de la musique. Il s’allongea sur le lit, ne pensa pas à s’allumer une cigarette, ni à prendre un livre. Fixer le plafond blanc lui suffirait, et avec un peu de chance lui permettrait de faire le vide.

“ What we learned here is love tastes bitter when it’s gone
Past yourself forget the light, things look dirty when it’s on
Funny how it comes to pass, that all the good slips away
And there’s no one around you can remember being good to you


Il jeta un regard vers la table de chevet pour s’apercevoir de la maigre compagnie d’un journal. Tendant le bras, il s’aperçut que c’était les nouvelles de la veille. Il aurait aimé pouvoir croire que le temps s’était bel et bien arrêté, et avec un peu de chance la Terre pourrait reprendre son élan dans le sens inverse, reculer le temps, effacer les catastrophiques jours précédents. Malheureusement, son imagination avait ses limites et le point qui le tenaillait au ventre ne s’estomperait pas à l’aide de simples fabulations. Il fallait faire face à la situation, avant qu’elle le submerge complètement.

Shame, shouldn’t try you, couldn’t step by you
And open up more
Shame, shame, shame

Qu’avait-il pu faire de travers? Cette question ressemblait à une énigme dont il n’y avait pas de solution. Des détails minimes, une tache sur sa cravate, une petite erreur de frappe dans une lettre, un retard du courrier, une femme jalouse, mais encore? Jusque là, il s’en était toujours bien tiré. Aucune raison de croire que tout avait pu basculer si brutalement. Réduit à une chambre occupation simple, il ne croyait pas que le hasard seul expliquait cette descente aux enfers.

What we lost here is something better left alone
Second steps have been forgotten, will you tell me how they go
Set yourself, situate, like a fool try again
There’s no one around you can remember being good, for you

Malgré ses efforts rationnels, Luc n’arrivait pas à comprendre comment, avec son dos voûté, sa discrétion naturelle, ses gestes délicats et surtout, avec son extraordinaire banalité, des évènements semblables pouvaient jalonner sa vie. Après l’inattendu décès de sa mère, vint un licenciement hâtif et pour couronner le tout d’une séparation précipitée. La vie lui livrait une lutte acharnée, dont il se désignait perdant d’avance. Il ne suffirait que d’un autre malheur pour qu’il s’effondre, K.O.

We never thought we’d get so troubled
We could never think that much
It should never get this bad

C’est alors qu’une douleur traversa son corps de la tête aux pieds, au moment précis où il prenait la ferme résolution de réparer tout ce qui était cassé dans sa vie. Il aurait probablement dû commencer par son cœur, fragile de naissance. Dans son dernier souffle, il crû sentir un subtil effluve de ce parfum sublime que mettait sa femme lors des grandes occasions, et il ferma les yeux.


So let the wind blow you, across a big floor
But there’s no one around who can tell us what we’re here for
Funny in a certain light, how we all look the same
And there’s no one in life you can remember ever stood
For you, so…”

Matchbox 20, Shame, Yourself Or Someone Like You