Classé dans : (illustré), (à souligner), Anecdotique, Espoir, Fictif, Révolte, Écrits
J’avançais dans la vie ainsi, où les jours sans histoires se succédaient, telles des pages d’un roman d’aventures qu’on aurait déchirées et lues dans le désordre. Au fil des ans, la vie me décevait jusqu’à tuer insidieusement toute attente envers elle. À cet instant, je vivais les évènements comme on vit une phrase : sujet, verbe, avec un peu de chance il y avait un complément. Je croisais sur ma route des personnages tantôt anecdotiques, tantôt grotesques, tantôt précieux, parfois sublimes. Ceux qui figuraient dans la dernière catégorie avaient en fait une essence qui leur était bien propre. Il m’arrivait de m’imprégner de leur aura, mais chaque fois je me donnais l’impression de n’être qu’un triste pastiche. Triste, car bien que fort réussi, il ne l’était pas assez pour me convaincre. Rapidement, je finis par être cette coquille vide, un refuge désolé qui ne semblait qu’attendre un futur arrivant qui n’arrivait point. Cela de façon non-péjorative : on pouvait toujours entendre la mer si on blottissait son oreille contre mes lèvres. Je murmurais un rêve évanescent, sans prétention. Cette berceuse salée dont l’écoute pouvait faire rêver seuls les contemplatifs, évoquer milles souvenirs inexistants. Cette chanson était un
espoir naïf et enfantin, qui ravivait mon acharnement dans les moments les plus durs. Justifier mon existence fut en fait ma seule raison de continuer à cheminer à travers les secondes, les minutes, les heures. À y repenser, c’est un tel désir insensé qui amena ma déception, alors inévitable. 
Puis, il y eut cette averse d’été. Parfois, la tournure du cours de évènements devient si limpide, si claire, qu’il se produit ce miracle de sagesse. Le brouillard devant les secrets de la vie se lève et on entraperçoit l’immensité de ce monde. Pourtant, alors qu’entre le rideau et le parquet parvenait cette fine ligne de lumière, l’ombre la suivait comme fidèle compagne. Je réalisai rapidement la furtivité de cette vue incroyable que j’avais eu sur le cours des choses. Ce rideau n’était nul autre que mes paupières, lorsque le moment de grâce fut rompu par ma peur de cette vision sublime. Oui, la peur de pouvoir assister à un tel spectacle, la vie, sans pouvoir en jouir pleinement, sans un profond sentiment d’appartenance, me tenaillait. Après avoir vu la grandeur de l’Univers tel que peut le concevoir l’esprit, il me semblait que ma petitesse avait foulé des sols qui devaient rester d’elle inconnus.
Et puis, chaque jour n’était qu’une lettre. Certains faisant de leur vie des dictionnaires, ou des romans, ou bien des livres d’algèbre avec mille inconnues. Mais moi, mes lettres semblaient désordonnées, sans jamais créer de mot intelligible. Était-ce normal, devais-je tirer des conclusions de cela? Parfois, un mot perdu cognait timidement à ma porte, et je me pressais de le mettre en cage pour qu’il ne m’échappe plus. Il fanait et il n’existait pas de mot artificiel pour le remplacer. Je contemplais donc muettement la pièce sévère qui regardait les jours tourner les aiguilles de ma vie.
Un jour, le mot bonheur se desséchant lentement, je pris tout ce qu’il m’avait été permis de courage et je décidai de souiller ces sols dont je m’étais moi-même bannie. Je fonçai de l’autre côté du rideau et me retrouvai devant un public ébahi, des projecteurs éblouissants plein les yeux. J’avais rencontré des gens à l’aura puissante, mais je rencontrai, là, des auras personnifiées. Je me souviendrai longtemps de ce cirque d’acrobates funambules entre l’homme et la bête, dont le tonnerre claironnait sans vergogne. Parfois, le vertige me prenait : la vie me bombardait de complément, sans sujet, sans verbe. Les Grandes Idées défilaient devant moi, faisaient des sourires enjôleurs, je ne savais plus dans quelle direction regarder.
Mais tout cela, ce n’était qu’une supernova. Je fus ramenée rapidement dans ce monde qui m’était trop familier, ce monde exigu et sombre, où les couleurs s’agençaient étrangement. Mes yeux semblèrent plus sensibles qu’à l’habitude à ces bizarreries, alors que tous y semblaient accoutumés. L’habitude et l’impossibilité de voir autrement s’étaient posées sur leur nez et voilaient la réalité. Je n’eus pas le courage de lutter contre cet aveuglement, sachant que je n’avais pas la force nécessaire pour les amener hors de la caverne.
Et la supernova devint ce qu’elle est vouée à devenir.
Je réalise maintenant que c’était une métaphore sublime de la vie, ce chronomètre qui me faisait payer le temps. Même lorsque nous cessons temporairement d’avancer, lorsque nous décidons de souffler un peu, lorsque nous attendons sagement le feu vert, nous payons.
Nous payons! Et qu’avons-nous en retour? Rien, sinon notre propre vie qui se construit, ou qui se déconstruit, c’est selon.
Sur le moment, je n’ai pas trop compris mon malaise à payer un montant plutôt ridicule pour me rendre à bon port: c’est toujours mieux que de marcher seule une longue, longue, rue peu fréquentée durant la nuit. J’ai soudainement eu la violente envie de descendre du véhicule, de marcher les quelques mètres qu’il me restait à parcourir. De dire que j’en avais assez, que je ne voulais pas payer pour vivre ces minutes assise passivement. Mais je sais, à présent, que je ne voulais pas payer pour vivre un point c’est tout, que je ne voulais surtout pas devoir déclarer faillite de m’être trop endettée plus tard.
Mais je suis restée tranquille. Je soupçonne des générations de chaperons rouges et de loups responsables de ces craintes instinctives que je peux parfois ressentir lorsqu’il est trop tard le soir, qu’il fait noir, et de surcroît, que je suis seule. Car si, comme me le soulignait si pertinemment K., les hommes ont comme faiblesse l’incapacité de donner la vie, je ne peux pas non plus oublier qu’ils ont néanmoins la force de la prendre. Bref, je suis restée sur la banquette arrière, à regarder le chauffeur interrompre le chronomètre non pas lorsque l’auto s’est rangée près du trottoir, mais lorsque le chiffre eu changé non pas une, mais bien deux autres fois. J’ai réglé la course, et je suis rentrée chez nous.
[...]
Je n’aime pas l’animé, car il meurt. Il trahit parfois; souvent même. L’animé est composé d’une matière étrange, alliage d’irrationnel et de rationnel. En quelque sorte, un ramassis bordélique, où se perd société et génétique, qui s’avère souvent décevant. Fait horripilant, que je supporte mal; je n’aime pas cette vie vivante qui devient fade et moisie, je n’aime pas cet avenir pailleté qui n’est en fait que de la rouille bien camouflée. Je hais la déception, si bien que j’en ai presque peur. Et quand on craint la déception, on craint tout. Attention, de toute évidence le devoir de transcender cette phobie paralysante surgit devant moi, se dresse plus intimidant que la phobie elle-même. Je l’ai écrit il y a de cela quelques milliers de minutes; ma vie se doit d’être un roman. Si je ne la vis pas, je dois la vivre sur papier. Il faut que je rattrape le rêve; j’y compte bien.
Attention, vivre sa vie romanesquement n’exige pas agitation physique, l’esprit suffit souvent. Il s’agit de rendre chaque geste un mot, une phrase avec un peu de chance, un instant unique et si commun. Il s’agit de voler des minutes à la réalité, il s’agit de profiter de son regard détourné pour subtiliser une partie d’impossible.
[...]
Les jours vides sont paradoxalement les jours les plus productifs, et vice-versa. Il ne me plaît pas de penser pour autrui, ni pour que cela rapporte. Il me faut penser pour moi-même, c’est l’une des raisons pourquoi il m’est si difficile de me départir de certains textes. Ce soir, j’ai eu tout le loisir de penser, et comme le temps passé à penser s’allonge! Pourtant, je n’étais pas malheureuse, bien au contraire. Un bon verre de blanc, une bonne salade au saumon fumé particulièrement savoureuse, j’avais un tête-à-tête avec un moment heureux. Je crois que mon avant-midi m’a fait un effet monstre, rien que pour cette expérience je crois que le jeu en valait la chandelle.
Je repense souvent aux moments par après, je les regarde de loin comme lorsqu’on regarde les passants à la terrasse d’un café. Je me demande souvent ce qu’en penserait des gens qui me connaissent en superficie, et même les gens qui me connaissent bien. Est-ce que ce serait folie pour eux? Traquer les gestes, guetter les mots, piéger les intentions. J’ai toujours été en retrait pour regarder les autres, et je ne me prive pas de ce poste d’observation privilégié. Cela ne m’empêche pas de m’impliquer, de me livrer lorsque la bataille le requiert. Je donne souvent de mon plein gré, mais ce qu’il me semble agréable de donner et je garde pour moi le reste. J’ai une mémoire peut-être sélective, mais qui ratisse large.
C’est quelque chose qui m’agace, cette facilité à oublier qu’ont mes pairs. Vivre un jour dans l’inconscience c’est perdre un jour d’existence, et les voilà repartis avec leurs manières! Je vis progressivement la grande désillusion, je me rends compte de la superficialité des sourires. Et je me rends compte qu’au bout du compte, les amis véritables valent parfois exactement la même chose que les connaissances. On repassera. Somme toute, je ne peux vraiment pas me plaindre de mes moments de solitude, cela me repose. Je me retrouve, je discute avec moi-même, je me connais. Après tout, ne sommes-nous pas la seule personne avec qui nous sommes certains de passer le reste de nos jours? Se projeter aveuglément dans la socialisation c’est se refuser une singularité. Je remarque que souvent, je n’ai pas l’impression que mes idées m’appartiennent quand je les lance à gauche et à droite avec d’autres. Elles me sont impersonnelles, et c’est l’effet inévitable du groupe et de l’instinct grégaire.
Encore une fois, il y a quelqu’un qui a dit approximativement « j’écris parce que je ne sais rien faire d’autre. Ne croyez pas que c’est plaisant, je n’ai pas le choix » et j’aimerais bien retrouver qui a énoncé cela. C’est exactement ce que je ressens… mais dans un sens, je ne peux pas me permettre d’écrire tout le temps, d’en faire un métier. Déjà que cet exercice d’introspection me semble parfois un peu délirant, me contraindre à le faire chaque heure de la journée me rendrait carrément folle. De plus, je le dis, l’agitation de la vie quotidienne me pousse à écrire. Et puis je suis si mauvaise en fiction (j’y parviens, mais franchement je ne vois pas mon intérêt d’en écrire alors que je peux en lire), qu’écrire en permanence me dépouillerait de toute substance, de toute matière première. Écrire pour vivre! Définitivement, ce n’est pas moi. Plutôt devrais-je dire, mon écriture n’est pas assez forte pour contenir ma vie, ni assez vaste. Mon imagination non plus. Ah, la vie est un paradoxe.)
La petite lâcheté quotidienne. Elle s’assoit sur un banc de métro, sur un banc d’autobus, sur un banc passager. Et ça avance. Ça quoi? Vers quoi? Avancer, il faut la destination, bien sûr. Et c’est cela qui fait défaut. Elle a toujours été à bord de cette massive machine. Par exemple, de ce train immense qui fait enfoncer les rails dans le sol, les rails qui ploient sous le poids des âmes qu’il transporte. Mais elle doit choisir un arrêt, prendre le cap quelque part. Il lui en est pourtant impossible; c’est la passagère des allers-retours.
C’aurait pu être une journée agréable, mais le temps n’avait su que ralentir péniblement son cours. Certaines journées ne sont que la prolongation de la nuit. Dès le matin, une inexplicable file se présentait peu importe l’achalandage réel des lieux, et les visages connus s’ignoraient. Comme si le givre avait obstrué non seulement les trottoirs, mais également les esprits. Tous étaient soudainement réduits à un automate dont la fonction vitale était de conserver jalousement sa chaleur. Chacun se retrouvait emmuré dans un silence fatal, prisonnier de lui-même. Cette journée qui aurait pu être comme les autres m’apparut interminable. D’ailleurs, elle se prolonge encore. Les premières heures ne furent pas dénuées d’un certain intérêt, mais dénuées cependant de toute nécessité. Voilà bien le tragique de la chose : rien de tout cela n’aurait su avoir un sens dans ce monde stérile, rien de tout ce qui me traversait la tête n’aurait pu trouver écho ailleurs que dans les oreilles d’un barde d’une époque révolue.
Comment communiquer à autrui l’étrangeté de croiser deux individus (une jeune enfant et une dame âgée, que je supposai de même nationalité) mangeant une banane exactement de la même manière, dans l’intervalle d’à peine quelques secondes? Eh bien, comme ça je suppose. Voilà que cela est relaté, je dois avouer que c’était deux hasards fortement étranges dans leur succession; on y aurait vu la preuve-même de la théorie évolutionniste, où l’héritage du singe était plus que flagrant. Un autre incident curieux : deux personnes marchant en sens inverse sur un trottoir solitaire. Moi et quelqu’un d’autre, dont l’identité importe peu au final. Comme dans une vision, la rencontre s’accélère mais le temps ralentit absurdement au moment où leurs pas les ont menés côte à côte. Je n’ai eu que l’instant de suivre les pieds qui passèrent à côté des miens, sans même apercevoir le visage de l’autre passant. Cela n’avait aucune valeur sentimentale, aucun intérêt réel, mais l’extension soudaine du temps me sembla surréaliste. Une régularité curieuse également confirmée aujourd’hui: chaque passager qui a le malheur de s’asseoir derrière mon siège dans le train se plaît à faire ébranler notre dossier commun. Signe flagrant d’hyperactivité qui s’est manifestée à répétition ces derniers temps et qui m’exaspère hautement, mais que puis-je y faire. Après tout, c’est bel et bien ce désagréable voyage qui représente pour moi le trajet vers l’éternel.
Ce fut finalement une journée tout à fait singulière.
L’alphabet (à milles lettres)
Il y a une certaine valeur dans l’anecdotique. Chaque jour est une lettre. Certaines vies sont des dictionnaires,
d’autres des romains. Ou encore, des séries chaotiques de lettres qui n’attendent qu’une fourmi pour en dégager le sens. Une petite voix crie en moi. Invente-toi! Libère-toi! Devient morse! Points lignes points lignes!
Pas poète (bla et bla)
N’étant pas poète, j’aimerais écrire des poèmes sur ce qu’on croit que les poètes ne s’intéressent pas. Il ne s’agit plus d’inventer, mais de remettre au goût du jour. Par curiosité, tout simplement. Parce qu’après tout la modernité et la postmodernité ne nous ont-elles pas accoutumées à toutes extravagances? Rien ne me frustre plus que les gens qui élèvent la littérature au-delà des considérations matérielles, comme dépecer une carcasse, rembourser ses dettes. Parce que cela ne signifie rien? Au contraire, cela signifie notre condition d’humains.
Drosophiles (nous ne sommes que des poussières)
Y a-t-il autre chose à voir que des mouches avec des yeux en forme de cœur? Ne faudrait-il pas voir, dans sa récessivité, l’échec du monde? Le néant dans lequel nous sommes prisonniers? C’est la manifestation-même de la dureté de la sélection naturelle. C’est la dureté-même de la vie. C’est la vie-même dans sa chute. C’est la chute-même dans son atterrissage fatal.
Tension (une ligne)
L’ultime volonté ne serait pas pour tous les vœux de vivre les doigts dans la corde? Vive comme nous l’avions rêvé quand nous n’étions pas nés. Quand nous n’étions pas morts.
Oubli (fréquent et naïf)
J’aime arriver à oublier ce dont je ne me suis jamais souvenue. Les sons, les odeurs me rappellent à un autre monde. Mais je suis heureuse ici. Faut-il vivre aussi? J’accepte, conciliante, les fils d’araignée qui frôlent sans cesse mon dos. Je renonce amèrement, face aux compromis promettant réussite. Je suis lucide, chaque chose à son prix. En me taisant je me définis sans que personne n’en sache rien. Quelle est douce la vengeance de la fourmi. Ces choses que seule je sais me justifient devant l’humanité; je suis mon dernier jugement.
Technicités (le pire du meilleur)
Le réel de la virtualité, les chiffres qui ont leur propres existence; on les crée, robots libres et laissés en cavale. Le progrès ne nous appartient plus dès qu’on l’invente. C’est comme un enfant : on le met on au monde et on espère le guider vers le meilleur. Ou le meilleur du pire, parfois. Même souvent. On déporte la réalité de la vie dur le matériel et le virtuel, ennemis de toujours. Mais surtout pas sur l’organique! Il oublie, il est éphémère, il menace la postérité.
Vie (question de mourir un jour)
La mort sourit aux repus. Pour l’instant, nous sommes une tentative de chaîne de solidarité, dans la mesure où nous nous reconnaissons en l’autre autant que possible. On ne peut pas l’ignorer, notre vie est une lettre, comme les quatre qui sont à l’origine du NOUS. Pourtant nos essais ne sont que comme la terre mouillée par les pleurs des âmes errantes, s’effritant au moindre coup de pied. Un jour, les contrariétés constantes cesseront, et le rouge libérateur de notre sort coulera.
Voilà (contre théoriquement)
Voilà a remplacé théoriquement dans mon cœur. Moins cynique, moins distant, plus candide, plus polysémique. C’est un mot qui s’auto satisfait, voilà.
Tomates (rien d’autre)
Et quand ses remarques fusaient ainsi, j’oubliais l’amertume des tomates et je préférais occulter également la mienne.
Les mots (procès)
L’égalité c’est les mots. Tous s’équivalent, leur utilisation seule leur accorde une valeur. Notre nature nous faits égaux. Tous sont dotés de dons et de faiblesses. Le but seul que l’on donne à notre vie en déterminera la valeur.
Le clone (un autre, fantasque)
Il y a, dans ses traits, toute la fatigue du monde. S’il y a un prix à payer pour l’éternelle jeunesse, c’est bien l’éternel recommencement. S’il y a un prix à payer pour satisfaire une part de notre vanité, c’est bien un part de notre humanité. Il y a dans ses mains le résultat d’années d’évolution. Peut-il en être conscient? Si personne ne lui dit, comment peut-il savoir? Et vous, oseriez-vous lui dire? Que ses mains, dans une vie antérieure, on était le réceptacle du sang de mille sacrifices humains sur l’autel du progrès? S’il se croit innocent, nul coupable ne s’arroge le droit de décevoir ses attentes face à la vie. Nul ne peut s’arroger ce droit, mais cela importe peu, nul n’en a le désir de toute façon. Il leur suffit de regarde le nouveau Adam d’un regard moqueur, raillant intérieurement sa naïveté. Jusqu’au jour où l’un de nous s’apprêtera à la décevoir, et qu’il rejoindra notre camp. Il sera alors bienvenu parmi les réfugiés.
J’aime me blottir sous mille couvertures pour respirer l’odeur du confort. Je prends un livre, je roule d’un côté et de l’autre, question de réchauffer ce qui sera mon nid pour les prochaines heures. J’allume la lampe sans me retourner, je la positionne sans quitter des yeux les pages. Fébrile, je retrouve mes passages préférés, toujours au rendez-vous. Pafois, ils se font attendre, mais je me délecte de cette chasse aux phrases, parce que j’en trouve souvent bien d’autres au passage.
Ce qui est très troublant, c’est quand je lis un nouveau livre qui répond exactement à ce que j’avais écrit il y a quelque jours. C’est un dialogue intemporel, surréaliste. Ces hasards me rendent toujours très agitée, j’ai l’impression que la vie me répond enfin.
Ou sinon, quelque chose de très triste, quand je ressens trop bien le désarroi d’un personnage quelconque. L’auto-stoppeuse de Kundera (Risibles Amours), par exemple, a suscité en moi une émotion si violente que j’ai du me retenir de ne pas pleurer dans le train. C’est un peu illogique, il doit y avoir quelque chose d’inconscient là-dedans qui m’échappe. Probablement lié au réalisme flagrant de la situation, trop triste mais trop vrai.
Quand je lis, je deviens comme un enfant à qui on raconte une histoire. Je m’émerveille, je pousse des Oh et des Ah devant le génie de plusieurs auteurs. Il y a des mondes qui s’offrent à moi et j’y entre sans hésitation, c’est rare qu’on a l’occasion de voyager pour si peu.
Il y a un deux litres de lait vide sur la table. En déplaçant mon regard d’à peine deux centimètres, je perçois cette assiette vide. Voilà en quoi se résume ma soirée : boire à même le carton de lait et manger. Des scrupules? Personne ne me voit. Ce moment n’existe déjà plus.