J’avais bien pris soin de fermer la lumière en partant. J’ai tiré la petite cordelette, comme celle qui lui avait permis de vivre et de mourir. J’ai cru au début le trahir. Mais j’ai fermé les yeux aussi simplement que quand j’ai fermé la lumière. Puis je suis partie, dans le noir complet. J’ai couru, mais j’ai dû m’arrêter. Quand j’ai ré ouvert les yeux, j’étais ailleurs. J’ai levé la tête bien haut et j’ai vu le ciel. Puis j’ai pensé à mes pieds et le chemin n’était plus rocailleux et instable, mais dur et plat comme du ciment. J’ai baissé la tête. C’était du ciment. Je ne pensais pas avoir tant couru. Puis, dans l’ordre logique des choses, j’ai pensé à ma main droite. Et à ma main gauche. Autant la droite était tremblante, autant les jointures de la gauche étaient blanches. Sur les phalanges, il y avait mon mascara que j’avais essuyé. J’ai ouvert mon poing. Au creux de ma paume, j’ai vu la clé. La petite clé rouillée. Derrière moi, je sentais les arbres vibrer. Ils avaient le même pouls que mon cœur. Et chaque battement contenait en soi de milliers de déflagrations.
On m’a demandé de l’identifier. J’avais regardé son chandail sur la chaise. J’avais évité de voir le livre de navigation sur les nœuds, ouvert à la page. À la bonne page. Comme s’il y avait eu une bonne page pour ce genre de chose. Y a-t-il une page dans ce livre qui explique comment rater un nœud ? Ç’aurait été la vraie bonne page. Je sais que je n’aurais rien changé si j’y avais été. J’aurais simplement pu faire le nœud. L’idée que ses mains d’artistes aient pu remplir une tâche aussi grossière, avec une corde aussi grossière, me dégoûtait presque plus que le nœud lui-même. C’était tordu, je sais, mais à ce moment tout l’Univers se tordait au même rythme que mon désarroi, et ce n’est pas peu dire. Je sentais mes entrailles, se nouer lentement de la même façon que le livre l’enseignait. Et je voyais mon cœur pendre pitoyablement au bout.
Je suis rentrée. Fallait annoncer la nouvelle, dire oui maman c’était lui, je suis désolée, mais je n’ai pas dit : désolée pour moi surtout, toi, tu n’as pas vu ses yeux fermés, ouverts sur la mort, ouverts sur le noir, le vide. Et les étoiles, arrogantes, continuaient de briller. Je n’ai pas connu mon frère longtemps, trop peu longtemps. Parfois, à bord de son bateau, je sentais cette odeur salée et tiède qui provoquait des petits haut-le-cœur chez moi, comme l’odeur après l’effort. Une odeur trop humainement intime, celle de la mer qui se laissait naviguer par deux inconnus, elle nous laissait humer ses effluves. Des parfums organiques, crées par des milliers d’êtres plus libres que nous, qui pataugeaient en son immensité. Avec ma nausée et mon mal de mer, je n’ai jamais compris mon frère. Il y a de ça des années, parce qu’il faisait déjà noir aussi, nous l’avions laissé seul dans la tempête. Il aurait du se noyer, perdre la vie dans le désordre, le chaos, il aurait été digne. Pas dans une minable bicoque, si stupidement ancrée sur la terre des hommes. Sur cette terre qu’il fuyait. Une minable bicoque, mais en ordre. Oui, en ordre, tout semblait avoir été replacé pour son départ. Il aimait me laisser suivre derrière, moi je savais mettre le bordel, je savais mêler les choses qui ne l’étaient pas. Il aimait se dire qu’il avait essayé, parce qu’au fond de lui, il aimait le désordre. D’après vous, pourquoi il me laissait le suivre ? Mettre la pagaille derrière lui, il aimait. C’était un truc entre frère et sœur, quelque chose de totalement impulsif mais habituel entre nous. Quand j’ai vu son corps balancer, par un quelconque souffle divin, j’ai compris. Il avait bien rangé la place pour me laisser une dernière fois l’occasion tout foutre en l’air. La seule conclusion que j’en tirais était qu’il avait pensé à moi : merci, frérot. Je sais être reconnaissante.
J’ai fait ce qu’il aurait voulu. J’ai pris la petite clé, j’ai ouvert, c’était propre, sans le corps, sans la corde. On aurait dit la cabane attendait un occupant exilé du monde des vivants. Et j’ai crié. J’ai frappé avec détermination tout ce qui me tombait sous la main : les fenêtres ne me résistèrent point et les éclats de verre revolaient. J’avais décidé de ne pas ouvrir la lumière, de rester dans le noir, et puis les rares ampoules de la place y passèrent aussi. J’ai fait du bruit, tellement de bruit, pour que les étoiles s’éteignent elles aussi ! Qu’elles aient peur de ces ondes fracassantes qui venaient briser leur silence céleste, hautain et méprisant, qu’elles arrêtent d’être voyeuses de mon désarroi ! Peut-être que ce sont ces étoiles qui appelèrent les gardes forestiers, ça me plaît encore de penser que oui, je les ai perturbées, ces imperturbables luminaires éclairant notre misère, impuissantes de là-haut, elles ont du faire appel à des pauvres vivants.
L’Univers, plus précisément deux hommes on ne peut plus aléatoires, tomba sur moi. Mais aussi, c’est cette nuit là, cette unique nuit, que l’engrenage s’est engrené. Qu’il m’a broyé. On m’a serré, empêché de faire ce que je devais faire, on m’a demandé ce que je faisais là, dans la demeure d’un honnête pêcheur. Je leur ai expliqué, avec une fièvre montante. Ils ont vérifié leurs papiers, leur foutaise et je ne sais encore, désolée je m’emporte, puis ils ont souri tristement. Ils m’ont laissé partir, avec un petit « mes condoléances » timide. Pauvre petite sœur qui a dû identifier cet honnête frère pendu. Sans doute, ils pensaient cela. Que je ne revienne pas, c’était un conseil d’amis de la part de ceux qui n’en étaient pas. Merci messieurs, j’aurais pu dire cela, parce qu’ils me laissaient partir sans ennui. Au lieu de cela, je suis repartie comme la première fois, en voleuse. J’ai fermé les yeux et j’ai couru. Dans le sens opposé de la première fois. J’ai couru, le sol était toujours mou sous mes pieds, je devais être encore sur la grève. Les yeux fermés, je sentais la lumière de la Lune traverser mes paupières, alors il ne faisait pas totalement noir.
Puisque je vous le dis, c’est elle qui m’a broyée. Ils ne m’ont donc jamais laissé tout détruire. Mes souvenirs me hantent, aussi intacts que la dernière ampoule que l’on ne m’a pas laissé casser. Avant de partir, les deux hommes ont appuyé sur l’interrupteur. L’ampoule m’a arrogamment giflée, j’ai dû fermer les yeux tellement toute cette lumière dans le noir me poignardait. Puis, dans le faux noir de mes paupières, les roues tournaient, ça tournait dans ma tête. Si tu savais, je n’y voyais plus clair avec ces pâles rayons de lune en moi, je chancelais en courant. Une course dans un carrousel, dans un avion durant les turbulences. J’ai encore crié, on saborde, on tient en otage la toupie mécanique ! Passagers à bord, attention ! Le pilote est mort, y’a-t-il un pilote à bord ?
Parce que j’ai perdu l’équilibre, parce que je me suis fracassée contre le sable aussi froid que ses cendres à présent, parce que tout ça, je me suis réveillée en meilleur état. Parce que mes souvenirs ressortirent tout aussi cassés de ma chute que mon cœur, parce que les déflagrations s’étaient tues, je me suis levée avec un sourire niais. Par une nuit folle d’excès salvateur, d’exubérance, d’explosions, d’implosions, je me suis trouvée recroquevillée, comme ces souvenirs qui se cachent. Ils se présentent à moi, je les soupçonne de taire des détails. Je regarde la lune, le temps, que font-ils, ils me narguent. Un grand œil blanc, aussi blanc que le noir des yeux de poissons morts, sonnés par le coup violent assené sur leur tête vide, où leur pauvre existence de poisson résonne, un écho faute de son. Après tout, cet être fait de mon sang rêvait d’être un poisson, de joindre ces milliers d’êtres plus libres que nous dans le ventre de la vie. Ce stupide de frère, quelle idée il a eu, à présent dispersé, tes cendres vont dans l’air, pas en mer. Un jour, tu trouveras le repos, ta poussière d’âme quittera les alluvions et finira bien au fond, entre deux plaques tectoniques.
La nuit n’avait pas pris le large et l’horripilante brise saline s’infiltrait toujours avec une dégoûtante aisance dans mes narines. Le vide de mon estomac m’empêcha d’avoir un réflexe de régurgitation violente, que j’aurais sans aucun doute eu, avoir mangé quelque chose avant. Mes pieds réclamèrent la caresse apaisante de la poudre d’étoiles, d’étoile terrestre. Ce sable, bien moins traître que la mer, vous accueille en se déplaçant sous votre poids, sans jamais céder. Je ne pensais plus vraiment, sauf quand quelque chose piqua mon pied. Mon corps se retrouva à l’horizontal sans que j’aie eu à le décider. Ma chute m’avait mise hors de portée de ce que je supposai être un mollusque, mais je tenais à palper sa carapace de mes doigts. Finalement, la tension exercée dans mes bras me permit de saisir l’animal. Sortie du sable, je voyais bien qu’elle était vide. Mon frère l’avait connu, alors j’ai dit au petit cadavre de dire à mon frère, tu me manques, reviens, j’aimerai monter à bord de ton bateau (menteuse, je mentirais tant pour son retour), que vais-je faire et ces choses qui vous ennuient.
Le regard d’une chose s’abattit sur moi sans prévenir. Mon esprit me joue des tours, des vieux réflexes. À l’improviste, des visions s’imposent à moi, réminiscences du passé qui explosent en frôlant ma joue. Je n’étais plus vraiment certaine d’avoir encore toute ma raison, je m’étalai de mon long, je sentis un souffle sur ma joue meurtrie, brûlante de fièvre et d’eau salée. Le passé emplissait mes poumons, j’étouffais. Pourquoi moi ? Je ne voulais pas me noyer ! Je me suis levée, pour décamper. Une voix me pressait de partir, de fuir ce lieu qui entraînerait ma perte. Je ne pouvais pas obéir à cette voix, même si je le voulais. Au contraire, j’ai encore rôdé sur la plage, comme cette histoire de mère chimpanzé qui traînait le corps inanimé de son bébé en niant sa mort. Mais moi, je n’avais rien de tangible à étrenner, rien de matériel qui aurait pu finalement me forcer à reconnaître que tout était vraiment fini. À la place, je courais après des souvenirs, des images insaisissables, des voix lointaines… tout cela flottait autour de moi vu que je ne pouvais pas chasser ma mémoire hors de moi-même. J’essayais, mais tout ce que j’arrivais à faire était ce nuage lugubre qui m’engluait dans mes mouvements. En fait, il y avait un peu de lui, de moi, de nous un peu partout. C’est comme si ça sortait de moi pour que je puisse regarder ces souvenirs cruels, puis que ça rentrait après violemment en moi pour que je sente l’irrationnel désespoir m’ébranler encore plus. Oui, ma mémoire formait un filet mouvant à l’entour de moi dont les jonctions des mailles étaient crochetées.
Tout ce temps, j’ai essayé de le comprendre. Encore maintenant, je ne fais que ça. Même maman essaie encore, et pourtant les mères connaissent si bien leur fils. La réaction de papa m’a laissée perplexe. Quelques mois après, il a proposé de louer un chalet sur la côté américaine, à trois cents mètre de la plage. En tout cas, s’il a comprit mon frère, il ne nous a pas compris du tout. Maman et moi, on pensait encore à lui au présent, et papa nous parlait de vivre à côté d’une marina ! C’est probablement parce que c’était devenu un tel tabou dans la famille que nous avons approuvé cette suggestion, parce que refuser aurait été sous-entendre nos motifs. Maintenant, le tabou s’est dissipé et je regarde parfois les bateaux accostés sans haut-le-cœur, sans rage, sans peine. Lorsque la nuit est claire, je m’aventure souvent sur la plage. Les premières minutes, tout me revient en tête : la cabane en bois, ma course, mes chutes dans le sable froid, ce tourbillon d’émotions. Aller sur la plage, recréer les circonstances de ma folie passagère, c’est ma façon de ne pas l’oublier. C’est le vrai dernier moment avec lui qu’on m’a offert, où tout son être m’accompagnait le long de la grève. La plage nocturne est ainsi devenue notre lieu de rendez-vous, et j’ai parfois l’impression qu’il me parle dans la mer noire du ciel. Et moi de lui répéter inlassablement : pourquoi ? Lorsque le silence céleste m’est trop pénible, la voix à la fois triste et joyeuse de Brel comble le vide et me chuchote des chansons à l’oreille. Je pense alors automatiquement à mon frère, qui aimait autant que moi écouter les histoires du bruxellois. Moi, c’était sur terre, lui, sur son bateau de fortune. Comme une bouteille à la mer.
Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Quel idiot. Ne savait-il pas que les bateaux ne mènent pas aux étoiles, mais bien là où la Terre s’arrête?
La justice, parce que son action demande des circonstances très limitées. Est juste celui qui peut se permettre de jouer selon les règles du jeu et en sortir gagnant. Celui qui se sait promis à la défaite est parfois contraint d’outrepasser quelques interdits de morale.
L’ignorance est un luxe également dans la mesure où le savoir que nous occultons, cette puissance qu’il recèle, nous n’en avons pas besoin. Nous n’avons pas besoin de cet atout pour vivre et survivre : les nôtres nous suffisent. Celui qui ignore volontairement se trouve si riche de ce qu’il sait déjà, car il peut se permettre le désintérêt.
Le pessimisme sincère, quant à lui, est un luxe encore plus grand que l’ignorance. C’est le luxe de celui qui sait qu’il est béni, protégé par quelconques circonstances avenantes à son égard. Il peut ainsi être prophète de malheur sans être inquiété, car il se sait à l’abri. À ceux qui n’ont pas ce privilège, le pessimisme n’est pas permis dans la mesure où l’action demeure nécessaire. Le pessimisme freine trop souvent le mouvement, et est proscrit pour ceux concernés par l’objet du pessimisme en question.
Être fidèle à soi-même avant tout, agir à la hauteur de ses convictions… quelles qu’elles soient: c’est d’être toujours plus digne que celui qui suit la morale des autres. Voilà le grand luxe, l’éventuel péché ultime : la pensée personnelle. Cette capacité chèrement acquise par cette connaissance diabolisée.
Et si penser est un luxe, il ne faut pas être leurré par celle-ci. Par exemple, il ne faut pas penser que la vie punisse. Cela reviendrait à dire qu’elle puisse être volontairement mauvaise. La vie est bonne au contraire, ou sinon ne peut que l’être dans l’absence de considération des hommes capables de si peu de pitié. Cette humanité punit; non la vie. Cette humanité se venge du bonheur d’autrui, mais la vie n’en a que faire. Elle dépasse en soi ces enfantillages.
(inachevé, à suivre?)

Peut-être me direz-vous que je suis l’hypocondriaque des relations humaines, qu’il ne faut pas s’imaginer que l’immersion sociale contamine la pensée de l’observateur. Eh bien, je ne vois pas le mal en tout; le rire est contagieux et lorsqu’il n’est pas cynique, tout à fait désirable. Toutefois, cela restera toujours faux d’affirmer que l’objectivité à sa place dans le socio-affectif. Il y a en cela une évidence que je ne tenterai point d’expliquer. Quiconque s’objecte évoquera éventuellement le fait que la réalité consiste en la perception d’autrui. Problème évoqué par cette malheureuse phrase : « Si un arbre tombe dans la forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre tomber, fait-il du bruit? »… mais si personne ne peut constater l’action de votre pensée sauf vous, pensez-vous? Évidemment, que l’arbre fait du bruit lorsqu’il tombe : les moindres sons que sa chute provoque seront perçues dans la mesure où le sol tremblera, où peut-être même les arbres à proximité trembleront.
Et plus que l’égocentrisme, l’anthropocentrisme me sidère, ce réflexe d’imaginer que l’Univers ne puisse être de lui-même. Rationnaliser est légitime, mais refuser la possibilité que des choses dont nous sommes peut-être seulement incapable de percevoir, d’imaginer, m’amuse. C’est d’ailleurs cette attitude bornée que je déplore dans Je jure que je mens. Il y a quelque chose dans ce monde qui communique au-delà du vouloir commun, de la capacité d’abstraction commune. Certaines théories scientifiques en cours d’élaboration abondent en ce sens, et cela ne me surprendrait pas qu’elles s’avèrent « vraies » de par leur irréfutable cohérence.
Nietzsche évoquait le surhomme comme un éclair sans sens (sans direction, sans signification…). J’imagine que lorsque nous aurons humblement délaissé notre stade d’humanité, dont le terme-même sacralise le fil tendu que nous sommes, nous aurons réussi. Il s’agit maintenant de savoir s’il s’agit d’un idéal à poursuivre ou d’un but envisageable…?
Il s’avère que plusieurs philosophes ont tenté de définir l’être humain sous toutes ses coutures, sans pour autant arriver à un consensus. Certes, nous pourrions être tentés de croire à la pluralité de la vérité (voire, Vérité). Plutôt que de s’encombrer dans un raisonnement complexe et long, pourquoi ne pas recourir à la simplicité? L’histoire relate que la découverte de la masse volumique ne nécessita que d’un seul bain, et que la théorie de la relativité que d’une seule pomme. La littérature, si l’on peut qualifier ainsi ces récits anecdotiques, reflète souvent de manière juste la réalité.
Ainsi, j’utiliserai la métaphore des souris dans une boîte. Un jour, un sac est retrouvé, déposé sur le milieu de la place publique. Il y est écrit qu’il s’y trouve plusieurs souris, dont une seule noire. Amusé, le premier philosophe s’essaie et retire une souris blanche. Ce jeu se répète au fur et à mesure que les philosophes défilent, sans pour autant que la souris noire soit retirée du sac. Cela ne se produira jamais. Parfois les souris sont grises, presque noires et tous s’exclament, voilà l’expérience terminée. Avec le temps, la nature de la souris est révélée, et il faut tout recommencer. Cela est très frustrant pour tous, durant certaines longues périodes le sac reste intact, mais la curiosité l’emporte. Peut-être un peu l’espoir d’être l’élu chanceux qui attrapera la souris noire. Peut-être même viendra un jour (peut-être passé ou très lointain), où le dernier philosophe s’exclame « Mais la boîte est vide! » Deux conclusions sont alors possibles :

1) L’écriteau est faux, il n’y a aucune souris noire.
2) La souris noire se déplace de telle sorte que nul ne peut la toucher, ce qui donne l’illusion de vide.
Et si la boîte n’est jamais vide, se rajoute la troisième conclusion également valable :
3) Il y a tant de souris blanches, voire une infinité, et nous pouvons continuer de chercher la noire tout en sachant que la probabilité de succès est faible, voire nulle.
Ces hypothèses sont très simples mais révèlent la complexité de se prononcer sur la vérité. Tout philosophe trouvera réfutation, tout énoncé pourra être contredit : la nature humaine serait-elle insaisissable (hypothèses 2 et 3)? Ou n’existe-elle pas, donc est insaisissable par son inexistence (hypothèse 1)? Dans les deux cas, nous pourrions considérer tous ces siècles perdus, tous ces esprits vifs travaillant en vain. La plupart d’entre nous ne peuvent se résoudre à un tel cuisant échec, alors par réflexe, chacun choisit sa souris grise. C’est là que réside la solution dans une certaine mesure au problème, la seule façon de mettre fin à ce jeu pénible et irritant.
Voilà précisément où je veux en venir. Si nous sommes condamnés à ne pas savoir quelle hypothèse est vraie, nous sommes pleinement libres de choisir celle que nous croirons vraie. Que ce soit une souris grise, qui nous apparaît plus noire que toutes les autres souris grises, que ce soit de croire en la véracité l’une des trois hypothèses. Nous sommes libres de choisir ce que j’appellerais notre mensonge (partant du principe que nous ignorons quelle est la vérité). Pour des raisons diverses, nous choisissions l’alternative à la certitude qui nous convient le plus, et nous pouvons finalement vivre sans s’en préoccuper davantage. Il est toutefois fortement suggéré que ce choix s’inscrive dans une cohérence, et que ce qui en découle soit conséquent.
Donc, ma conception de l’être humain n’est non pas arrêtée sur une seule idée précise, sinon celle du mensonge. Je n’utilise pas le terme mensonge dans son caractère péjoratif : si je choisis d’être rousseauiste, marxienne, cartésienne, nietzschéenne ou existentialiste ou tout ce qui est possible d’être, il faut cependant s’entendre sur une chose. Je reste consciente que tout cela n’est qu’hypothèse, car il ne m’a pas été donné de vivre une quelconque illumination divine, ni l’apparition de la Vérité. Le mensonge est là : je sais qu’il est possible que cela soit faux, mais j’affirme une philosophie vraie car je peux/veux passer à autre chose (je soupçonne plusieurs de faire ainsi chaque jour de leur vie, pour tous leurs mensonges). Un habile menteur sait comment agir en fonction de son mensonge mais sans jamais se convaincre lui-même. Il reste honnête envers lui-même, et c’est ainsi que j’espère l’homme rester humble dans sa condition d’homme, et de ne pas se méprendre en s’imaginant détenteur de la Vérité. Sans compter que le mensonge sert la créativité humaine. Choisir un mensonge permet d’en choisir d’autre; alors que choisir une vérité empêche de choisir une autre vérité. Et dès lors, nous serions obligés de nous limiter à une seule vérité, et seuls les fous ne changent pas d’avis… et si nous regardons l’histoire, ceux qui ont fait couler le sang étaient les pires menteurs, et leur méprise entre mensonge et vérité ont coûté la vie de trop d’hommes.
Classé dans : (illustré), (à souligner), Anecdotique, Espoir, Fictif, Révolte, Écrits
J’avançais dans la vie ainsi, où les jours sans histoires se succédaient, telles des pages d’un roman d’aventures qu’on aurait déchirées et lues dans le désordre. Au fil des ans, la vie me décevait jusqu’à tuer insidieusement toute attente envers elle. À cet instant, je vivais les évènements comme on vit une phrase : sujet, verbe, avec un peu de chance il y avait un complément. Je croisais sur ma route des personnages tantôt anecdotiques, tantôt grotesques, tantôt précieux, parfois sublimes. Ceux qui figuraient dans la dernière catégorie avaient en fait une essence qui leur était bien propre. Il m’arrivait de m’imprégner de leur aura, mais chaque fois je me donnais l’impression de n’être qu’un triste pastiche. Triste, car bien que fort réussi, il ne l’était pas assez pour me convaincre. Rapidement, je finis par être cette coquille vide, un refuge désolé qui ne semblait qu’attendre un futur arrivant qui n’arrivait point. Cela de façon non-péjorative : on pouvait toujours entendre la mer si on blottissait son oreille contre mes lèvres. Je murmurais un rêve évanescent, sans prétention. Cette berceuse salée dont l’écoute pouvait faire rêver seuls les contemplatifs, évoquer milles souvenirs inexistants. Cette chanson était un
espoir naïf et enfantin, qui ravivait mon acharnement dans les moments les plus durs. Justifier mon existence fut en fait ma seule raison de continuer à cheminer à travers les secondes, les minutes, les heures. À y repenser, c’est un tel désir insensé qui amena ma déception, alors inévitable. 
Puis, il y eut cette averse d’été. Parfois, la tournure du cours de évènements devient si limpide, si claire, qu’il se produit ce miracle de sagesse. Le brouillard devant les secrets de la vie se lève et on entraperçoit l’immensité de ce monde. Pourtant, alors qu’entre le rideau et le parquet parvenait cette fine ligne de lumière, l’ombre la suivait comme fidèle compagne. Je réalisai rapidement la furtivité de cette vue incroyable que j’avais eu sur le cours des choses. Ce rideau n’était nul autre que mes paupières, lorsque le moment de grâce fut rompu par ma peur de cette vision sublime. Oui, la peur de pouvoir assister à un tel spectacle, la vie, sans pouvoir en jouir pleinement, sans un profond sentiment d’appartenance, me tenaillait. Après avoir vu la grandeur de l’Univers tel que peut le concevoir l’esprit, il me semblait que ma petitesse avait foulé des sols qui devaient rester d’elle inconnus.
Et puis, chaque jour n’était qu’une lettre. Certains faisant de leur vie des dictionnaires, ou des romans, ou bien des livres d’algèbre avec mille inconnues. Mais moi, mes lettres semblaient désordonnées, sans jamais créer de mot intelligible. Était-ce normal, devais-je tirer des conclusions de cela? Parfois, un mot perdu cognait timidement à ma porte, et je me pressais de le mettre en cage pour qu’il ne m’échappe plus. Il fanait et il n’existait pas de mot artificiel pour le remplacer. Je contemplais donc muettement la pièce sévère qui regardait les jours tourner les aiguilles de ma vie.
Un jour, le mot bonheur se desséchant lentement, je pris tout ce qu’il m’avait été permis de courage et je décidai de souiller ces sols dont je m’étais moi-même bannie. Je fonçai de l’autre côté du rideau et me retrouvai devant un public ébahi, des projecteurs éblouissants plein les yeux. J’avais rencontré des gens à l’aura puissante, mais je rencontrai, là, des auras personnifiées. Je me souviendrai longtemps de ce cirque d’acrobates funambules entre l’homme et la bête, dont le tonnerre claironnait sans vergogne. Parfois, le vertige me prenait : la vie me bombardait de complément, sans sujet, sans verbe. Les Grandes Idées défilaient devant moi, faisaient des sourires enjôleurs, je ne savais plus dans quelle direction regarder.
Mais tout cela, ce n’était qu’une supernova. Je fus ramenée rapidement dans ce monde qui m’était trop familier, ce monde exigu et sombre, où les couleurs s’agençaient étrangement. Mes yeux semblèrent plus sensibles qu’à l’habitude à ces bizarreries, alors que tous y semblaient accoutumés. L’habitude et l’impossibilité de voir autrement s’étaient posées sur leur nez et voilaient la réalité. Je n’eus pas le courage de lutter contre cet aveuglement, sachant que je n’avais pas la force nécessaire pour les amener hors de la caverne.
Et la supernova devint ce qu’elle est vouée à devenir.
Les jours vides sont paradoxalement les jours les plus productifs, et vice-versa. Il ne me plaît pas de penser pour autrui, ni pour que cela rapporte. Il me faut penser pour moi-même, c’est l’une des raisons pourquoi il m’est si difficile de me départir de certains textes. Ce soir, j’ai eu tout le loisir de penser, et comme le temps passé à penser s’allonge! Pourtant, je n’étais pas malheureuse, bien au contraire. Un bon verre de blanc, une bonne salade au saumon fumé particulièrement savoureuse, j’avais un tête-à-tête avec un moment heureux. Je crois que mon avant-midi m’a fait un effet monstre, rien que pour cette expérience je crois que le jeu en valait la chandelle.
Je repense souvent aux moments par après, je les regarde de loin comme lorsqu’on regarde les passants à la terrasse d’un café. Je me demande souvent ce qu’en penserait des gens qui me connaissent en superficie, et même les gens qui me connaissent bien. Est-ce que ce serait folie pour eux? Traquer les gestes, guetter les mots, piéger les intentions. J’ai toujours été en retrait pour regarder les autres, et je ne me prive pas de ce poste d’observation privilégié. Cela ne m’empêche pas de m’impliquer, de me livrer lorsque la bataille le requiert. Je donne souvent de mon plein gré, mais ce qu’il me semble agréable de donner et je garde pour moi le reste. J’ai une mémoire peut-être sélective, mais qui ratisse large.
C’est quelque chose qui m’agace, cette facilité à oublier qu’ont mes pairs. Vivre un jour dans l’inconscience c’est perdre un jour d’existence, et les voilà repartis avec leurs manières! Je vis progressivement la grande désillusion, je me rends compte de la superficialité des sourires. Et je me rends compte qu’au bout du compte, les amis véritables valent parfois exactement la même chose que les connaissances. On repassera. Somme toute, je ne peux vraiment pas me plaindre de mes moments de solitude, cela me repose. Je me retrouve, je discute avec moi-même, je me connais. Après tout, ne sommes-nous pas la seule personne avec qui nous sommes certains de passer le reste de nos jours? Se projeter aveuglément dans la socialisation c’est se refuser une singularité. Je remarque que souvent, je n’ai pas l’impression que mes idées m’appartiennent quand je les lance à gauche et à droite avec d’autres. Elles me sont impersonnelles, et c’est l’effet inévitable du groupe et de l’instinct grégaire.
Encore une fois, il y a quelqu’un qui a dit approximativement « j’écris parce que je ne sais rien faire d’autre. Ne croyez pas que c’est plaisant, je n’ai pas le choix » et j’aimerais bien retrouver qui a énoncé cela. C’est exactement ce que je ressens… mais dans un sens, je ne peux pas me permettre d’écrire tout le temps, d’en faire un métier. Déjà que cet exercice d’introspection me semble parfois un peu délirant, me contraindre à le faire chaque heure de la journée me rendrait carrément folle. De plus, je le dis, l’agitation de la vie quotidienne me pousse à écrire. Et puis je suis si mauvaise en fiction (j’y parviens, mais franchement je ne vois pas mon intérêt d’en écrire alors que je peux en lire), qu’écrire en permanence me dépouillerait de toute substance, de toute matière première. Écrire pour vivre! Définitivement, ce n’est pas moi. Plutôt devrais-je dire, mon écriture n’est pas assez forte pour contenir ma vie, ni assez vaste. Mon imagination non plus. Ah, la vie est un paradoxe.)
Il y a beaucoup de gens anonymes, sur cette grande place. Beaucoup de gens qui se livrent peu, qui demandent beaucoup. Le marché est vaste, la demande grande, l’offre forte. Pourtant, le prix à payer reste dérisoire: pourquoi payer alors qu’on ne fait que regarder? Ces gens emportent tout de même une partie de nous, une partie de notre vie avec eux, et voilà je crois que ne rien donner en retour c’est s’endetter inévitablement avec la vie. Nous, nous ne pouvons pas les poursuivre en brandissant une facture impayée, mais la vie, elle, le peut. Un jour, à force de garder leur distance, ils se retrouveront seuls. Et ce sera le prix à payer.
Ils seront là, ces anonymes, après la fermeture du marché, sur cette grande place déserte. Je ne m’en réjouis pas, je constate.
C’était quelque chose comme ça, pas exactement mais presque, qui m’est venu en tête. Impression de déjà-vù, mais impossible d’y associer quoique ce soit. Peut-être un quatrième de couverture, une histoire inachevée, une chronique, une oeuvre de fiction de quelqu’un quelque part. Il m’est très frustrant de ne pas savoir d’où cette idée vient, en ayant en tête seule la réponse “de tout et de rien”. Qu’est-ce “cela” au juste? Il m’est déjà pénible de ne pas savoir l’origine de ces phrases, mais ignorer également leur propos et leur sens me rend encore plus furieuse.
Peut-être que “cela”, c’est la vie? Oui, aucun doute maintenant. De cet espèce d’existentialisme-nietzschéen, voilà d’où vient cette phrase. Oui, c’est l’existence, qui arrive accidentellement et qui part accidentellement. Soudainement, je me sens libre. Libre d’être responsable, libre d’être engagée, libre d’être amorale, libre de vivre. Ouf. Après trois heures de réflexion furieuse sur “le bonheur est-il un choix”, voilà comment tout prend fin. Soulagement.
“Cela était, tout simplement. L’existence suffisait à cela, cela était si libre que cela n’avait même plus besoin de vivre, seulement d’exister et d’exister à nouveau.”
En vouloir l’éternel retour, choisir en son existence celle de tous les autres, ne plus chercher la vérité à tout prix; la laisser être aussi. Cette existence éclair, encore plus que le surhomme éclair, cette puissance de vie qui s’affirme dans sa tenacité-même, cette respiration et ce poul inébranlable. Enfin, une réponse qui n’en est pas une, une réponse tellement vide qu’elle devient trou noir et aspire tout. Cela valait la peine, trois heures inutiles d’agitation utile, si ce n’est que pour ces quelques minutes hors de l’espace-temps.
Expérimenter l’existence pour elle-même.
Enfin!
Je ne voulais pas vous décevoir, vous qui espéreriez dans ces lignes autre chose que ce que vous lisez. Si cela n’est que verbiages académiques à vos yeux, soit. J’accepte cette sentence, elle me semble justifiable. Mais! Beaucoup de gens s’imaginent qu’étudier est une tâche pénible, ardue et obligatoire. Alors qu’en réalité, cela s’avère tout autre, c’est une tâche trépidante, facile et tout à fait facultative. Oui, certaines matières sont imposées par les institutions. En effet. Faut-il limiter l’étude à l’étude scolaire? Faut-il oublier l’étude de la vie, de l’humanité, du destin?!
Car ne vous méprenez pas! Ce n’est pas ça, ces petits exercices, cette discipline mentale à laquelle je m’astreins en écrivant. Ce n’est que l’expression pauvre de quelque chose de grand, beaucoup plus grand. Comme ce qu’on pourrait nommer la Grande Histoire, qui s’emmagasine dans les crânes formatés des enfants depuis leur premier contact avec la société.
Il va sans dire que l’angoisse du siècle, c’est l’impuissance. Tout en demandant docilement d’être réduit au silence, nous réclamons le droit de conserver une illusion de pouvoir. Cocher un X comme si cela changeait le monde. C’est Spartacus, les esclaves, cette route de châtiment exemplaire qui a changé le monde! Pas nous! Et ceux qui courbent l’échine sous une pression sociale à laquelle ils se sont souvent volontairement soumis, qu’ils se redressent. J’en ai marre du syndrome de l’opprimé, la seule personne qui possède le droit d’opprimer notre personne c’est nous. Et si la société veut s’opprimer, c’est de son plein droit. Mais que fait-elle de son devoir? Il serait temps que les individus perdent cette illusion d’oppression gratuite, et qu’ils se prennent en main. Ira-t-on jusqu’à dire que le réchauffement climatique est l’ire des dieux? De Zeus, de Yahvé, d’Allah, d’E.T.? Franchement, cela ne me surprendrait pas. Et à ce moment-là, franchement, il ne me restera plus qu’à choisir entre me tirer une balle ou adhérer au néonazisme.
Aussi absurde que cela paraisse, nous pouvons apprendre l’instinct. Nous l’oublions souvent, le mettons de côté, mais si nous apprenons à l’écouter, nous saurons lorsqu’il nous ment. Et voilà, l’instinct honnête, lorsqu’il est cerné, facilite grandement les gênes quotidiennes. C’est un travail qui n’est jamais terminé.