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NOUS
28 avril 2009, 12:06
Classé dans : (à souligner), Espoir, Existence, Poésie, Écrits

[ Il fallait simplement que je prévoie ne pas écrire pour écrire, semble-t-il... et c'est tant mieux! Écrit avant-hier.]

Nous espérons
Bel et bien renaître
De ce présent que nous réinventons

Pour nous protéger du non-regard
De l’ignorance
Et de la peur

Pour tout cela, nous sommes revenus
Cent fois à l’essentiel de
Nos petites personnes

La rage qui nous dévore
La peine qui nous rouille
L’insouciance de nos bonheurs

Et que dire de cette machinerie
Étrange et intrigante
Qui bat au-delà de nos viscères.

Nous leur avions absurdement
Interdit de mourir
En ignorant tout de cette vie qui les tuera

Ô combien détestons-nous
Ces aperçus de grandeur
Des possibles inaccessibles qui jouent le jeu

Ô combien aimons-nous
Ces promesses de lumière
Qui réchauffent nos soleils

De longs corridors – prisons
Qui s’évaporent
Sous les ciels de nuits d’été

Des siestes – chronophages
Qui sont bercées
Dans des nids d’odeurs familières

Ces entretiens avec des fantômes
Longuement, nous y excellons
Puisqu’ils nous répondent.

***

Il y a ce «je» interchangeable et pluriel
Qu’importe l’identité du narrateur
Seule l’histoire compte

Dans l’universalité de la réminiscence
De la douleur
Toutes les âmes liées se valent

Dans l’universalité du sourire
De l’avenir
Tous les rêves persistent

Ce serait nous ou moi
Que cela serait pareil
Ce que les autres y verront n’en tiendra qu’à eux

Tous aussi uniques et concernés qu’ils se croient
Tout cela ne regarde que nous
Et l’amitié.



L’histoire muette – ou une lettre à ceux qui se reconnaîtront
13 février 2009, 8:59
Classé dans : (à souligner), Espoir, Existence, Écrits
« Le plus grand gage d’amour est inévitablement terrible;
terriblement beau. »

Il y a de ces histoires auxquelles n’appartiennent aucun mot. Tous y sont de trop, et pourtant, certains s’évertuent à vouloir les raconter. Lorsqu’il s’agit de bonheur, de joie, les tentatives de récit s’avèrent charmantes malgré leur maladresse. Cependant, rien n’éveille en moi autant de triste désolation que le spectacle d’une narration décousue des tragédies sans mot. Que l’être humain soit dépassé par le bonheur, soit : il n’y a rien de douloureux dans ce constat, mais qu’il le soit par le malheur me force à contempler l’affliction possible de l’existence. J’admire ceux qui existent en dépit de leur inexistence, ceux qui vivent la terrible épreuve de surmonter le pire, souvent en souriant. Cependant, je sais que l’admiration n’est pas le terme approprié. Devrais-je plutôt dire immense respect? Ou curiosité? Parfois, j’ai du mal à savoir si leur courage tient davantage de l’inconscience que de la force, de la petitesse d’âme que de la grandeur. Après tout, il faut être sensible à ces choses pour en ressentir la pleine puissance. Mais de ces gens qui le font par courage, par force et par grandeur d’âme, je saurai reconnaître et dire, « voilà ceux qui porteront en silence le poids du monde sur leurs épaules et qui le feront avancer avec eux quoiqu’il leur en coûte. » Ce qui est encore plus impressionnant, c’est la capacité de ces gens à retourner leur veste, tantôt accablés de réalisme, tantôt ivres d’espoir et de fougue. Exister le long de cette frontière fragile, la frôler volontairement, provoquer le hasard, lutter avec tant de véhémence contre le fatalisme tout en ayant conscience que Dieu, s’il existe, joue parfois aux dés contre nous et nous contre lui.

Cette histoire muette, ce sont ces gens qui l’écrivent, ce sont eux qui empêchent les rouages sociaux de rouiller. Bien qu’ayant l’inébranlable sentiment que rien ne changera, ils s’évertuent à faire une différence. Parfois, la différence devient telle que les autres ne peuvent l’ignorer, et l’histoire muette gagne une voix. Ce n’est pas la reconnaissance qui les anime (ou les a animés), mais bien ce que certains appellent le feu sacré. Le feu seul n’a rien de sacré; c’est avec la conviction immuable qu’il le devient. La conviction en la raison de nos actes est ce qui nous permet de repousser nos limites et nous rapprocher un peu plus de ce qui nous dépasse, en trouvant son expression la plus criante dans les gestes qu’elle engendre.

Alors à tous ceux qui ont plus à cœur l’intérêt des autres que le leur, à tous ceux qui se battent pour des causes déjà perdues, je dis : vous les gagnerez. Un jour, nous les gagnerons.



Instantané d’un grand moment
2 février 2009, 9:00
Classé dans : (à souligner), Espoir, Écrits

L’espace d’un instant – des rêves se sont perdus dans la poussière d’étoile.

Un ciel trop grand et trop nu pour y cacher un dieu; c’est le portrait d’un monde que nul ne peut ignorer sinon qu’en fermant les yeux. Au creux de l’oreille se réfugient des prophéties anciennes qui voyagent entre les pages de l’Histoire.

Et un homme, aux mains invraisemblablement blanches, se retourne vers le coeur des siens; à défaut d’implorer un culte abscons, il leur tend la main pour qu’ils se relèvent.

Il n’y a rien d’étonnant dans la réécriture de la fatalité; la beauté devait bien se réfugier là où nul n’aurait pu l’anéantir définitivement.

Et de pleurer devant des mains si blanches, une humanité entière frissonne sous la même brise: celle de l’espoir qui naît du désespoir.



à ma mademoiselle Liberté (bis)
16 janvier 2009, 1:25
Classé dans : (à souligner), Espoir, Poésie, Écrits

Peut-être que le vol est malhabile; devant celui qui tombe, la foule reste muette.
Et bien qu’il se redresse,
Il n’y en aura pas de facile, même mû par le souvenir des gestes et des paroles d’ivresse.

” Volez, Mademoiselle Liberté, ” soutenait une voix.
Mais si le poids du passé alourdit le fardeau des années,
Il y aura toujours Mademoiselle Liberté.

Même si la lucidité restera ce cadeau étrange
Dont il est impossible de se départir, pour le meilleur ou pour le pire,
La vie ne reste qu’un jeu auquel il est permis de mentir.
Nous dirons alors ”La terre est bleue comme une orange,”
Et inventerons toute la beauté du monde.

N’oubliez pas que la vérité de cache au creux des yeux de celui qui regarde;
Non pas dans les certitudes du troupeau.
Vous seule en doutez encore, si bien que votre envol tard; même blessées, vos ailes demeurent force et puissance.
C’est pourquoi je sais que cet envol, lorsqu’il se produira, n’en sera que plus beau.



Ça ira
22 décembre 2008, 12:04
Classé dans : (à souligner), Espoir, Existence, Poésie, Écrits

Tu as pris cette odeur de brûlé
Bien au creux de ta main
Tu as refermé ta grande paume
Sur cette petite mort

Tu as regardé ces cheveux
Là, juste au-dessus de ton front
Et quand tu fermes les yeux
Ils te frôlent les paupières

Cache ton jeu
Si perdre t’es égal
Ça ne suffit toujours pas
Pour effacer l’amertume

Tu as regardé ces larmes
Là, juste sous tes cils
Et quand tu fermes les yeux
Elles te frôlent les joues

Après tout
Ce n’est qu’un miroir
Parmi les autres
Détourne ton regard

Tu respires lentement
Là, dehors sans foulard
Et quand tu fermes les yeux
Des aurores boréales frôlent ton cœur

Alors bon, ça ira.

Ça ira.



Rappel
10 novembre 2008, 7:06
Classé dans : (à souligner), Espoir, Existence, Poésie, Écrits

Il y a quelque chose d’ésotérique
dans les recommencements
(et dans leur caractère si unique).

Une chose mystérieuse, inattendue qui
souffle sur son passage les anticipations.

Comme le ferait innocemment un enfant
avec ses bougies d’anniversaires.

(Il n’y a qu’un seul vœux possible dès lors,
Que cela dure!“)

Cette grâce temporaire de
l’innocence qui ne peut se
méfier de la vie.

Il ne reste trop peu de sursis en banque
pour que les habitudes se sédimentent.



Lettre ouverte
12 octobre 2008, 2:08
Classé dans : (à souligner), Espoir, Existence, Écrits
If I tell the world, I’ll never say enough
‘cause it was not said to you.

Adele, Chasing Pavements

Dans Néo-Luxes, j’avais écrit qu’être « fidèle à soi-même avant tout, agir à la hauteur de ses convictions, et ce quelles qu’elles soient: c’est d’être toujours plus digne que celui qui suit la morale des autres. » Il m’est étrange de constater avoir écrit une phrase de la sorte auparavant, car j’ai l’impression de n’avoir réalisé que très récemment sa signification réelle. Il serait hypocrite de dire que j’ai chassé tout doute de mon esprit, mais je renoue lentement avec l’intime conviction d’être pleinement ce que je suis. Encore plus, ceci malgré toute la vulnérabilité et parfois même la honte que cela entraîne.

Bien qu’ayant laissé derrière moi armes et armures face aux peurs qui m’apparaissaient insurmontables, je constate que ma lutte contre ces dernières n’en est que plus efficace. J’ai certes songé faire la paix avec mes fantômes, tous ceux que j’ai connus et qui ne sont plus. Mais je ne peux pardonner si je n’ai pas de rancune, tout comme je ne peux ignorer ces cicatrices qui témoignent du passé. Je ne sacrifierai pas ma dignité pour des gens qui ont, par le passé, décidé volontairement d’abdiquer la leur. S’il s’agit de choisir entre la fidélité envers soi-même et celle envers des espoirs nostalgiques, le choix s’impose de lui-même. Je prévoyais soutenir ce raisonnement de façon plus exhaustive, mais il y a toujours mieux à faire que de se justifier dans ce qui nous apparaît comme une évidence.

Si je n’expose ici que ma vision des faits, c’est parce qu’elle est bien la seule dont je puisse parler en tout connaissance de cause. J’ai appris cependant qu’elle n’a rien d’exceptionnel, dans l’espoir et surtout dans le désespoir : tout le monde a ses propres fins du monde. Mort prématurée de l’enfance, séparations amères, amitiés brisées, blessures narcissiques… tant de choses qui ouvrent une boîte de Pandore et qu’une personne pourra tenter de refermer durant une vie entière. C’est en fait là un point commun partagé par chacun de nous bien plus qu’il nous plaît généralement de l’admettre. Mais plutôt que d’y voir un signe terrible de la vacuité existentielle, j’y vois une preuve de la force incroyable qui nous anime tous. Après tout, ne sommes-nous pas tous en vie, avec une partie de nous qui tente tant bien que mal de contenir cette boîte de Pandore?

Il ne suffit que d’un peu d’observation pour voir ces mondes parallèles peuplés de fantômes qui suivent invariablement les gens que l’on croise dans notre vie, ces passés pesant sur leurs épaules, mêmes lorsqu’ils haussent celles-ci. Oui, de hausser les épaules malgré ce poids, n’est-ce pas admirable? C’est ce que j’entends par force. Une force tranquille qui, nonchalamment, fait passer les heures et puis les secondes dans ce monde dont nous ignorons encore l’ampleur de sa cruauté et de sa bienveillance. Dans ce monde qui nous est insaisissable, inconnu et parfois même étranger. Dans ce monde dans lequel nous n’avons pas choisi de naître, mais dans lequel nous choisissons de rester. Et ce choix, que l’on fait à chaque inspiration, restera toujours une victoire de l’humanité.



Danse de l’esprit sous la pluie
11 juin 2008, 10:52
Classé dans : (illustré), (à souligner), Espoir, Existence, Écrits

“And hold your own
Know your name
And go your own way”

Jason Mraz, Details In The Fabric

Romantique de nature, j’ai rêvé des illuminations les plus spectaculaires, d’éclairs perçant le ciel telle une réponse univoque d’un dieu dont je ne connaissais pas le nom ou encore de hasards planifiés par une force surnaturelle bienveillante. Et comme les romantiques s’efforcent d’éprouver rapidement les symptômes de leur enthousiasme, j’eus la fantaisie d’aussitôt percevoir une réponse. En effet, la fin du monde qui se produisit me poussa aux précipices de l’euphorie, en tant que romantique exaucée. Durant cet épisode de changements successifs, le déluge soudain confirma que ciel et vent étaient indubitablement libres, malgré nos multiples velléités de les soumettre. C’est ainsi que je me suis trouvée à prendre une douche en publique, marchant encore plus vite pour ne pas que les regards passants se fixent sur mon expression béate. Je riais aux éclats malgré la transparence croissante de mon chandail. Ce fou rire irrésistible s’emparait de moi comme si ce dieu dont j’ignore toujours le nom avait placé une chaudière au-dessus de l’entrebâillement d’une porte que j’avais enfin ouverte à grands coups. Et moi de reconnaître l’humour de bon cœur, avec ce dieu sans nom qui me disait qu’après tout, ce n’était pas si mal d’ouvrir des portes. Un seau d’eau, était-ce donc la pire chose que je pouvais craindre? Quel soulagement!

Après quelques mètres de baignade dans les nuages, je ralentis ma course : la pluie ayant eu raison de moi, je ne pouvais que profiter de ce rafraîchissement incongru. C’était un moment irréel, hors de la dimension quotidienne. Cela tenait au miracle, à l’absurde, digne d’un scénario à l’américaine. Un moment hors du temps, poussé le souffle de la grâce éphémère et de la gratuité d’une représentation si spectaculaire des forces naturelles, me prodiguait le plus doux des répits. Séchant à un café en bonne compagnie, mon monde tournait autour d’un soleil nouveau, dont l’aube promettait beaucoup. L’apparition de nouvelles idées fixes créait un départ frénétique à partir d’une escale méprise pour une ligne d’arrivée, et ainsi la course continuait-elle. Alors, la venue de chimères ou plutôt le retour, de pensées excessives préjugeait la prochaine belle saison bien ravissante. La tête haute, je savais à présent que les sentiers que j’avais parcourus culminaient en un point lumineux, et un point tournant, de ma vie. Tout à offrir, rien à perdre, peut-on seulement promettre mieux?

[À suivre]



Néo-luxes, modifié et terminé (peut-être)
4 mai 2008, 11:13
Classé dans : (à souligner), Existence, Écrits
La justice, l’ignorance et le pessimisme, ce sont trois privilèges à leur façon. La justice, parce que son action demande des circonstances très limitées. Est juste celui qui peut se permettre de jouer selon les règles du jeu et en sortir gagnant. Celui qui se sait promis à la défaite est parfois contraint d’outrepasser quelques interdits de morale. L’ignorance est un luxe également dans la mesure où le savoir que nous occultons, cette puissance qu’il recèle, nous n’en avons pas besoin. Nous n’avons pas besoin de cet atout pour vivre et survivre : les nôtres nous suffisent. Celui qui ignore volontairement se trouve si riche de ce qu’il sait déjà, car il peut se permettre le désintérêt. Le pessimisme sincère, quant à lui, est un luxe encore plus grand que l’ignorance. C’est le luxe de celui qui se sait béni, protégé par de quelconques circonstances avenantes à son égard. Il peut ainsi être prophète de malheur sans souci, car il se sait à l’abri. À ceux qui n’ont pas ce privilège, le pessimisme n’est peut être possible dans la mesure où l’action demeure nécessaire. Le pessimisme freine trop souvent le mouvement, et est proscrit pour ceux concernés par l’objet du pessimisme en question. Les gens qui persistent dans le pessimisme alors que milles malheurs s’abattent sur eux, c’est parce que leur force intérieure peut au final le supporter. Ils ont la force, la ténacité du survivant. Quoiqu’ils en pensent, les épreuves sont réservées aux forts. Les faibles n’ont pas de véritables épreuves; ils y succombent.

Ces gens qui ont la force et la résolution de se prémunir de ses luxes sans toutefois se trouver dans les circonstances idéales pour en jouir, cela m’impressionnera toujours. Nietzsche le disait, l’indépendance est le privilège des forts, et l’homme volontairement indépendant est purement téméraire. « Un tel homme vient-il à périr, sa défaite a lieu si loin de la compréhension des hommes, que ceux-ci ne ressentent rien, n’éprouvent aucune compassion. Et lui ne peut plus retourner en arrière; il ne peut plus même retourner vers la compassion des humains ! » Ce départ forcé du confort est problématique. Mais est-ce bien ce confort que Friedrich nommait terme? Si oui, dans ce cas, j’appelle à la fuite. Cette immobilité dans laquelle s’enlise la société comme les chameaux empêtrés dans les sables mouvants, quelle horreur. Rien ne m’horripile plus que de voir la jeunesse aveuglement prostrée sur la canne de la tradition, pourtant propre à l’âge d’or. Ironique de constater comment les jeunes peuvent être égocentriques, alors qu’eux seuls ont la force de changer les choses! L’avenir nous promettant tout, nous pouvons espérer. Alain disait que c’est dans l’action que l’homme se réalise. Le regard doit être porté vers l’horizon, et non constamment dans les livres. « L’œil humain n’est point fait pour cette distance; c’est aux grands espaces qu’il se repose. » Je suis pleinement de cet avis, il est bon d’élever le regard plus souvent qu’autrement.

Mais si ce confort n’était qu’un état paisible, sans pour autant être immobile et abrutissant? Car après tout, il ne suffit pas de regarder le monde et n’en être que le spectateur. Celui qui le regarde et qui y prend part peut être fier. Il doit s’assurer de maintenir cette cadence berçante, tant que le manège ne soit pas carrousel. Parce qu’après tout, le confort, c’est aussi la paix. La paix nécessaire pour que l’esprit puisse reprendre son souffle.

Toutefois, il est faux de prétendre que la guerre ne peut qu’abrutir les hommes. En temps de guerre, l’esprit se doit d’être vif. C’est justement ce qui fait rend si intéressant les récits sur cet état de guerre. Au courant des dernières années, ce que je nomme la littérature de guerre a généré chez moi un intérêt grandissant. Ces citoyens du vingtième siècle sanglant ont appris la vie par la mort. Et c’est précisément en cela qu’ils me fascinent. Commençons par le mauvais élève; Céline, au bout de la nuit, n’est rien dans la guerre. Son style est brouillon, son propos épars. Il en fait un gros panorama sans point de mire, sans but. Jamais il ne m’est arrivé jusqu’à présent de lire un écrivain si peu transcendé par la guerre. Quelques passages géniaux noyés sous un site d’enfouissement. Déblatérer sur colonisés ou évoquer les fabulations d’anciens combattants sans dénoncer quoique ce soit, quel pathétisme. Il parvient à occulter le véritable racisme de la guerre, celui qui s’érige contre la race humaine entière. Le racisme de la guerre, c’est la bêtise de toutes les couleurs. Et la pléthore trompeuse de ces soldats! Quel intérêt de s’attarder au mensonge alors que la vérité de la guerre gicle au visage de l’écrivain? Céline, sa vraie guerre, c’est les États-Unis, le rêve américain éclaté. Les retrouvailles de l’émotion huissière, les réserves de beauté qui conservent intacte la magnificence de Molly. Bref, s’il est vrai que l’intérêt rend intéressant, Céline m’est apparut trop peu intéressé par la guerre pour la rendre intéressante. Il a cependant le mérite d’apparaître totalement honnête, dépeignant franchement des personnages sans fausse pudeur.

Néanmoins, son sentimentalisme m’apparaît trop dépendre des circonstances, des lieux où il se trouve. Semprun, lui, parvient à gagner ce pari. Peu importe où il se trouve, avec qui il se trouve, il a compris que les souvenirs personnels ne servent à rien. « Ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont des êtres que tu as connus » . Dans l’écriture de cet intellectuel solidaire et humaniste, il y a quelque chose de vrai. Parmi ces hommes de lettres enrôlés, nul doute qu’il ne fut pas le seul. La simplicité de ses phrases transpire la sincérité. Tout au long, il m’apparaît être pleinement l’adulte de l’enfant qu’il a pu être. Malgré la guerre, la faim, la torture, les voyages interminables en train. Solidaire jusqu’au bout; en voilà un qui osait vivre à la hauteur de ses convictions. Du résistant au prisonnier, il y a une évolution – révolution – qui se produit. Elle paraît moins impressionnante que celle d’Anne Frank, bien entendu. Ici aussi, le vrai rend l’éclatement de la réalité dans toute sa douce cruauté. Ces gens ne sont ni écrivains, ni auteurs. Ils ne sont qu’eux, et ces mots sont les leurs. C’est ce que j’admire, cette totale transparence mariée à la justesse de leur plume.

Encore et heureusement, il n’est pas nécessaire de vivre des horreurs pour les dénoncer avec justesse. Et si l’ivresse est violence, Littel a probablement surpassé tous en la question. Une brique de concentré qui assomme le lecteur! Une telle froideur, comme de la vodka pure gardée au frais dans un iceberg, voilà l’effet que Les Bienveillantes produit. Franchement, j’en ai oublié le récit exact; qui se souviendrait d’une kyrielle d’un soldat allemand? Ce dernier profite de tous les luxes à sa portée, mais plus particulièrement de celui de l’ignorance. Non pas de l’ignorance des faits, mais celle de la négation complète de l’humanité. Il y a tant à dire sur la guerre, mais je me limiterai au fait que ce sentiment de détachement n’est pas si étranger à notre société moderne. Quelles troublantes constations que celles liées à la monstruosité insidieuse de notre époque.

Il ne suffit que d’évoquer Julie de Quinn, jeune adolescente qui s’effondrait en pleurs et expliquait que la seule chose qu’il lui venait en tête était tout bonnement « Sortez-moi d’ici. » Cela ne m’avait pas frappée, mais lors d’une relecture que j’ai compris ce sentiment accablant de lucidité. Devons-nous pleurer par lucidité ou pour l’aveuglement des autres? Je ne crois pas que l’aveuglement naïf suffise à soigner le vivant. Des larmes muettes coulent à chaque moment sur les tombes futures des êtres que nous détruisons par notre optimisme forcé, que nous détruisons en refusant de les sauver, en croyant que l’homme est innocent, ignorant et ne pouvant donc pas répondre de ses actes. Thomas de Kundera évoquait Œdipe, qui s’est crevé les yeux malgré son innocence passée. L’humanité doit-elle se crever les yeux qui ne lui servent aucunement pour voir avec son cœur? Ou plutôt croire sans voir? Il faut cesser d’exiger des chiffres pour amorcer les changements, il faut faire confiance en notre si naturelle façon de détruire en croyant construire. Le temps des néo-luxes doit devenir révolu, car il faut se responsabiliser. Les circonstances demandent, voire exigent, que chaque être se sente responsable. Plus qu’il n’en faut, si possible. Certes, certains diront que sauver la planète est un but surhumain. « Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout, » écrivait Camus. Le problème actuel, c’est le temps! Ces survivalistes qui croient que l’accumulation assure la survie, croient-ils pouvoir se faire des réserves de secondes? La terre crie, elle tremble au rythme des pas de ses bourreaux. Et nous de courir encore plus vite, pressés et emmurés dans la spéculation: cette terre aura tôt fait d’avoir une crise cardiaque. Si l’on veut avoir assez de temps pour sauver cette planète, nous devrions justement prendre le temps de sérieusement se pencher sur la question. Parce qu’après avoir anéanti toute autre forme de vie sur terre, il ne nous restera plus qu’à se crever les yeux et partir en exil. Il reste cependant un luxe qui nous est permis, et c’est à ce dernier que le courage nécessaire trouvera sa source.

Être fidèle à soi-même avant tout, agir à la hauteur de ses convictions, et ce quelles qu’elles soient: c’est d’être toujours plus digne que celui qui suit la morale des autres. Voilà le grand luxe, l’éventuel péché ultime: la pensée personnelle. Cette capacité chèrement acquise par cette connaissance diabolisée.

Et si penser est un luxe, il ne faut pas être leurré par celle-ci. Par exemple, il ne faut pas penser que la vie punisse. Cela reviendrait à dire qu’elle puisse être volontairement mauvaise. La vie est bonne au contraire, ou sinon ne peut que l’être dans l’absence de considération des hommes capables de si peu de pitié. Cette humanité punit; non la vie. Cette humanité se venge du bonheur d’autrui, mais la vie n’en a que faire. Elle dépasse en soi ces enfantillages. À présent, il nous faut rembourser nos dettes avec l’Univers.

_______________________________________________
Il y avait tant à dire d’autre, mais j’ai complété ce texte dans le cadre de mon cours de littérature. Ne pouvant me lancer dans la rédaction d’un essai volumineux, je m’en suis tenue à ceci. Je garde le reste pour plus tard…



Je n’y suis jamais allée
19 avril 2008, 7:58
Classé dans : (à souligner), Fictif, Écrits
Comme si de rien

J’avais bien pris soin de fermer la lumière en partant. J’ai tiré la petite cordelette, comme celle qui lui avait permis de vivre et de mourir. J’ai cru au début le trahir. Mais j’ai fermé les yeux aussi simplement que quand j’ai fermé la lumière. Puis je suis partie, dans le noir complet. J’ai couru, mais j’ai dû m’arrêter. Quand j’ai ré ouvert les yeux, j’étais ailleurs. J’ai levé la tête bien haut et j’ai vu le ciel. Puis j’ai pensé à mes pieds et le chemin n’était plus rocailleux et instable, mais dur et plat comme du ciment. J’ai baissé la tête. C’était du ciment. Je ne pensais pas avoir tant couru. Puis, dans l’ordre logique des choses, j’ai pensé à ma main droite. Et à ma main gauche. Autant la droite était tremblante, autant les jointures de la gauche étaient blanches. Sur les phalanges, il y avait mon mascara que j’avais essuyé. J’ai ouvert mon poing. Au creux de ma paume, j’ai vu la clé. La petite clé rouillée. Derrière moi, je sentais les arbres vibrer. Ils avaient le même pouls que mon cœur. Et chaque battement contenait en soi de milliers de déflagrations.

Avant de partir

On m’a demandé de l’identifier. J’avais regardé son chandail sur la chaise. J’avais évité de voir le livre de navigation sur les nœuds, ouvert à la page. À la bonne page. Comme s’il y avait eu une bonne page pour ce genre de chose. Y a-t-il une page dans ce livre qui explique comment rater un nœud ? Ç’aurait été la vraie bonne page. Je sais que je n’aurais rien changé si j’y avais été. J’aurais simplement pu faire le nœud. L’idée que ses mains d’artistes aient pu remplir une tâche aussi grossière, avec une corde aussi grossière, me dégoûtait presque plus que le nœud lui-même. C’était tordu, je sais, mais à ce moment tout l’Univers se tordait au même rythme que mon désarroi, et ce n’est pas peu dire. Je sentais mes entrailles, se nouer lentement de la même façon que le livre l’enseignait. Et je voyais mon cœur pendre pitoyablement au bout.

Parce qu’il faisait déjà noir

Je suis rentrée. Fallait annoncer la nouvelle, dire oui maman c’était lui, je suis désolée, mais je n’ai pas dit : désolée pour moi surtout, toi, tu n’as pas vu ses yeux fermés, ouverts sur la mort, ouverts sur le noir, le vide. Et les étoiles, arrogantes, continuaient de briller. Je n’ai pas connu mon frère longtemps, trop peu longtemps. Parfois, à bord de son bateau, je sentais cette odeur salée et tiède qui provoquait des petits haut-le-cœur chez moi, comme l’odeur après l’effort. Une odeur trop humainement intime, celle de la mer qui se laissait naviguer par deux inconnus, elle nous laissait humer ses effluves. Des parfums organiques, crées par des milliers d’êtres plus libres que nous, qui pataugeaient en son immensité. Avec ma nausée et mon mal de mer, je n’ai jamais compris mon frère. Il y a de ça des années, parce qu’il faisait déjà noir aussi, nous l’avions laissé seul dans la tempête. Il aurait du se noyer, perdre la vie dans le désordre, le chaos, il aurait été digne. Pas dans une minable bicoque, si stupidement ancrée sur la terre des hommes. Sur cette terre qu’il fuyait. Une minable bicoque, mais en ordre. Oui, en ordre, tout semblait avoir été replacé pour son départ. Il aimait me laisser suivre derrière, moi je savais mettre le bordel, je savais mêler les choses qui ne l’étaient pas. Il aimait se dire qu’il avait essayé, parce qu’au fond de lui, il aimait le désordre. D’après vous, pourquoi il me laissait le suivre ? Mettre la pagaille derrière lui, il aimait. C’était un truc entre frère et sœur, quelque chose de totalement impulsif mais habituel entre nous. Quand j’ai vu son corps balancer, par un quelconque souffle divin, j’ai compris. Il avait bien rangé la place pour me laisser une dernière fois l’occasion tout foutre en l’air. La seule conclusion que j’en tirais était qu’il avait pensé à moi : merci, frérot. Je sais être reconnaissante.

Alors j’y suis retourné

J’ai fait ce qu’il aurait voulu. J’ai pris la petite clé, j’ai ouvert, c’était propre, sans le corps, sans la corde. On aurait dit la cabane attendait un occupant exilé du monde des vivants. Et j’ai crié. J’ai frappé avec détermination tout ce qui me tombait sous la main : les fenêtres ne me résistèrent point et les éclats de verre revolaient. J’avais décidé de ne pas ouvrir la lumière, de rester dans le noir, et puis les rares ampoules de la place y passèrent aussi. J’ai fait du bruit, tellement de bruit, pour que les étoiles s’éteignent elles aussi ! Qu’elles aient peur de ces ondes fracassantes qui venaient briser leur silence céleste, hautain et méprisant, qu’elles arrêtent d’être voyeuses de mon désarroi ! Peut-être que ce sont ces étoiles qui appelèrent les gardes forestiers, ça me plaît encore de penser que oui, je les ai perturbées, ces imperturbables luminaires éclairant notre misère, impuissantes de là-haut, elles ont du faire appel à des pauvres vivants.

Les étoiles qui étaient encore là ont vu

L’Univers, plus précisément deux hommes on ne peut plus aléatoires, tomba sur moi. Mais aussi, c’est cette nuit là, cette unique nuit, que l’engrenage s’est engrené. Qu’il m’a broyé. On m’a serré, empêché de faire ce que je devais faire, on m’a demandé ce que je faisais là, dans la demeure d’un honnête pêcheur. Je leur ai expliqué, avec une fièvre montante. Ils ont vérifié leurs papiers, leur foutaise et je ne sais encore, désolée je m’emporte, puis ils ont souri tristement. Ils m’ont laissé partir, avec un petit « mes condoléances » timide. Pauvre petite sœur qui a dû identifier cet honnête frère pendu. Sans doute, ils pensaient cela. Que je ne revienne pas, c’était un conseil d’amis de la part de ceux qui n’en étaient pas. Merci messieurs, j’aurais pu dire cela, parce qu’ils me laissaient partir sans ennui. Au lieu de cela, je suis repartie comme la première fois, en voleuse. J’ai fermé les yeux et j’ai couru. Dans le sens opposé de la première fois. J’ai couru, le sol était toujours mou sous mes pieds, je devais être encore sur la grève. Les yeux fermés, je sentais la lumière de la Lune traverser mes paupières, alors il ne faisait pas totalement noir.

La machine fonctionnait encore

Puisque je vous le dis, c’est elle qui m’a broyée. Ils ne m’ont donc jamais laissé tout détruire. Mes souvenirs me hantent, aussi intacts que la dernière ampoule que l’on ne m’a pas laissé casser. Avant de partir, les deux hommes ont appuyé sur l’interrupteur. L’ampoule m’a arrogamment giflée, j’ai dû fermer les yeux tellement toute cette lumière dans le noir me poignardait. Puis, dans le faux noir de mes paupières, les roues tournaient, ça tournait dans ma tête. Si tu savais, je n’y voyais plus clair avec ces pâles rayons de lune en moi, je chancelais en courant. Une course dans un carrousel, dans un avion durant les turbulences. J’ai encore crié, on saborde, on tient en otage la toupie mécanique ! Passagers à bord, attention ! Le pilote est mort, y’a-t-il un pilote à bord ?

J’ai dû tomber

Parce que j’ai perdu l’équilibre, parce que je me suis fracassée contre le sable aussi froid que ses cendres à présent, parce que tout ça, je me suis réveillée en meilleur état. Parce que mes souvenirs ressortirent tout aussi cassés de ma chute que mon cœur, parce que les déflagrations s’étaient tues, je me suis levée avec un sourire niais. Par une nuit folle d’excès salvateur, d’exubérance, d’explosions, d’implosions, je me suis trouvée recroquevillée, comme ces souvenirs qui se cachent. Ils se présentent à moi, je les soupçonne de taire des détails. Je regarde la lune, le temps, que font-ils, ils me narguent. Un grand œil blanc, aussi blanc que le noir des yeux de poissons morts, sonnés par le coup violent assené sur leur tête vide, où leur pauvre existence de poisson résonne, un écho faute de son. Après tout, cet être fait de mon sang rêvait d’être un poisson, de joindre ces milliers d’êtres plus libres que nous dans le ventre de la vie. Ce stupide de frère, quelle idée il a eu, à présent dispersé, tes cendres vont dans l’air, pas en mer. Un jour, tu trouveras le repos, ta poussière d’âme quittera les alluvions et finira bien au fond, entre deux plaques tectoniques.

Comme l’air était frais

La nuit n’avait pas pris le large et l’horripilante brise saline s’infiltrait toujours avec une dégoûtante aisance dans mes narines. Le vide de mon estomac m’empêcha d’avoir un réflexe de régurgitation violente, que j’aurais sans aucun doute eu, avoir mangé quelque chose avant. Mes pieds réclamèrent la caresse apaisante de la poudre d’étoiles, d’étoile terrestre. Ce sable, bien moins traître que la mer, vous accueille en se déplaçant sous votre poids, sans jamais céder. Je ne pensais plus vraiment, sauf quand quelque chose piqua mon pied. Mon corps se retrouva à l’horizontal sans que j’aie eu à le décider. Ma chute m’avait mise hors de portée de ce que je supposai être un mollusque, mais je tenais à palper sa carapace de mes doigts. Finalement, la tension exercée dans mes bras me permit de saisir l’animal. Sortie du sable, je voyais bien qu’elle était vide. Mon frère l’avait connu, alors j’ai dit au petit cadavre de dire à mon frère, tu me manques, reviens, j’aimerai monter à bord de ton bateau (menteuse, je mentirais tant pour son retour), que vais-je faire et ces choses qui vous ennuient.

Le fantôme m’a regardée

Le regard d’une chose s’abattit sur moi sans prévenir. Mon esprit me joue des tours, des vieux réflexes. À l’improviste, des visions s’imposent à moi, réminiscences du passé qui explosent en frôlant ma joue. Je n’étais plus vraiment certaine d’avoir encore toute ma raison, je m’étalai de mon long, je sentis un souffle sur ma joue meurtrie, brûlante de fièvre et d’eau salée. Le passé emplissait mes poumons, j’étouffais. Pourquoi moi ? Je ne voulais pas me noyer ! Je me suis levée, pour décamper. Une voix me pressait de partir, de fuir ce lieu qui entraînerait ma perte. Je ne pouvais pas obéir à cette voix, même si je le voulais. Au contraire, j’ai encore rôdé sur la plage, comme cette histoire de mère chimpanzé qui traînait le corps inanimé de son bébé en niant sa mort. Mais moi, je n’avais rien de tangible à étrenner, rien de matériel qui aurait pu finalement me forcer à reconnaître que tout était vraiment fini. À la place, je courais après des souvenirs, des images insaisissables, des voix lointaines… tout cela flottait autour de moi vu que je ne pouvais pas chasser ma mémoire hors de moi-même. J’essayais, mais tout ce que j’arrivais à faire était ce nuage lugubre qui m’engluait dans mes mouvements. En fait, il y avait un peu de lui, de moi, de nous un peu partout. C’est comme si ça sortait de moi pour que je puisse regarder ces souvenirs cruels, puis que ça rentrait après violemment en moi pour que je sente l’irrationnel désespoir m’ébranler encore plus. Oui, ma mémoire formait un filet mouvant à l’entour de moi dont les jonctions des mailles étaient crochetées.

Le miracle du jour s’est produit, et s’est finalement répété les autres jours suivants

Tout ce temps, j’ai essayé de le comprendre. Encore maintenant, je ne fais que ça. Même maman essaie encore, et pourtant les mères connaissent si bien leur fils. La réaction de papa m’a laissée perplexe. Quelques mois après, il a proposé de louer un chalet sur la côté américaine, à trois cents mètre de la plage. En tout cas, s’il a comprit mon frère, il ne nous a pas compris du tout. Maman et moi, on pensait encore à lui au présent, et papa nous parlait de vivre à côté d’une marina ! C’est probablement parce que c’était devenu un tel tabou dans la famille que nous avons approuvé cette suggestion, parce que refuser aurait été sous-entendre nos motifs. Maintenant, le tabou s’est dissipé et je regarde parfois les bateaux accostés sans haut-le-cœur, sans rage, sans peine. Lorsque la nuit est claire, je m’aventure souvent sur la plage. Les premières minutes, tout me revient en tête : la cabane en bois, ma course, mes chutes dans le sable froid, ce tourbillon d’émotions. Aller sur la plage, recréer les circonstances de ma folie passagère, c’est ma façon de ne pas l’oublier. C’est le vrai dernier moment avec lui qu’on m’a offert, où tout son être m’accompagnait le long de la grève. La plage nocturne est ainsi devenue notre lieu de rendez-vous, et j’ai parfois l’impression qu’il me parle dans la mer noire du ciel. Et moi de lui répéter inlassablement : pourquoi ? Lorsque le silence céleste m’est trop pénible, la voix à la fois triste et joyeuse de Brel comble le vide et me chuchote des chansons à l’oreille. Je pense alors automatiquement à mon frère, qui aimait autant que moi écouter les histoires du bruxellois. Moi, c’était sur terre, lui, sur son bateau de fortune. Comme une bouteille à la mer.

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu

Quel idiot. Ne savait-il pas que les bateaux ne mènent pas aux étoiles, mais bien là où la Terre s’arrête?