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Néo-luxes, modifié et terminé (peut-être)
4 mai 2008, 11:13
Classé dans : (à souligner), Existence, Écrits
La justice, l’ignorance et le pessimisme, ce sont trois privilèges à leur façon. La justice, parce que son action demande des circonstances très limitées. Est juste celui qui peut se permettre de jouer selon les règles du jeu et en sortir gagnant. Celui qui se sait promis à la défaite est parfois contraint d’outrepasser quelques interdits de morale. L’ignorance est un luxe également dans la mesure où le savoir que nous occultons, cette puissance qu’il recèle, nous n’en avons pas besoin. Nous n’avons pas besoin de cet atout pour vivre et survivre : les nôtres nous suffisent. Celui qui ignore volontairement se trouve si riche de ce qu’il sait déjà, car il peut se permettre le désintérêt. Le pessimisme sincère, quant à lui, est un luxe encore plus grand que l’ignorance. C’est le luxe de celui qui se sait béni, protégé par de quelconques circonstances avenantes à son égard. Il peut ainsi être prophète de malheur sans souci, car il se sait à l’abri. À ceux qui n’ont pas ce privilège, le pessimisme n’est peut être possible dans la mesure où l’action demeure nécessaire. Le pessimisme freine trop souvent le mouvement, et est proscrit pour ceux concernés par l’objet du pessimisme en question. Les gens qui persistent dans le pessimisme alors que milles malheurs s’abattent sur eux, c’est parce que leur force intérieure peut au final le supporter. Ils ont la force, la ténacité du survivant. Quoiqu’ils en pensent, les épreuves sont réservées aux forts. Les faibles n’ont pas de véritables épreuves; ils y succombent.

Ces gens qui ont la force et la résolution de se prémunir de ses luxes sans toutefois se trouver dans les circonstances idéales pour en jouir, cela m’impressionnera toujours. Nietzsche le disait, l’indépendance est le privilège des forts, et l’homme volontairement indépendant est purement téméraire. « Un tel homme vient-il à périr, sa défaite a lieu si loin de la compréhension des hommes, que ceux-ci ne ressentent rien, n’éprouvent aucune compassion. Et lui ne peut plus retourner en arrière; il ne peut plus même retourner vers la compassion des humains ! » Ce départ forcé du confort est problématique. Mais est-ce bien ce confort que Friedrich nommait terme? Si oui, dans ce cas, j’appelle à la fuite. Cette immobilité dans laquelle s’enlise la société comme les chameaux empêtrés dans les sables mouvants, quelle horreur. Rien ne m’horripile plus que de voir la jeunesse aveuglement prostrée sur la canne de la tradition, pourtant propre à l’âge d’or. Ironique de constater comment les jeunes peuvent être égocentriques, alors qu’eux seuls ont la force de changer les choses! L’avenir nous promettant tout, nous pouvons espérer. Alain disait que c’est dans l’action que l’homme se réalise. Le regard doit être porté vers l’horizon, et non constamment dans les livres. « L’œil humain n’est point fait pour cette distance; c’est aux grands espaces qu’il se repose. » Je suis pleinement de cet avis, il est bon d’élever le regard plus souvent qu’autrement.

Mais si ce confort n’était qu’un état paisible, sans pour autant être immobile et abrutissant? Car après tout, il ne suffit pas de regarder le monde et n’en être que le spectateur. Celui qui le regarde et qui y prend part peut être fier. Il doit s’assurer de maintenir cette cadence berçante, tant que le manège ne soit pas carrousel. Parce qu’après tout, le confort, c’est aussi la paix. La paix nécessaire pour que l’esprit puisse reprendre son souffle.

Toutefois, il est faux de prétendre que la guerre ne peut qu’abrutir les hommes. En temps de guerre, l’esprit se doit d’être vif. C’est justement ce qui fait rend si intéressant les récits sur cet état de guerre. Au courant des dernières années, ce que je nomme la littérature de guerre a généré chez moi un intérêt grandissant. Ces citoyens du vingtième siècle sanglant ont appris la vie par la mort. Et c’est précisément en cela qu’ils me fascinent. Commençons par le mauvais élève; Céline, au bout de la nuit, n’est rien dans la guerre. Son style est brouillon, son propos épars. Il en fait un gros panorama sans point de mire, sans but. Jamais il ne m’est arrivé jusqu’à présent de lire un écrivain si peu transcendé par la guerre. Quelques passages géniaux noyés sous un site d’enfouissement. Déblatérer sur colonisés ou évoquer les fabulations d’anciens combattants sans dénoncer quoique ce soit, quel pathétisme. Il parvient à occulter le véritable racisme de la guerre, celui qui s’érige contre la race humaine entière. Le racisme de la guerre, c’est la bêtise de toutes les couleurs. Et la pléthore trompeuse de ces soldats! Quel intérêt de s’attarder au mensonge alors que la vérité de la guerre gicle au visage de l’écrivain? Céline, sa vraie guerre, c’est les États-Unis, le rêve américain éclaté. Les retrouvailles de l’émotion huissière, les réserves de beauté qui conservent intacte la magnificence de Molly. Bref, s’il est vrai que l’intérêt rend intéressant, Céline m’est apparut trop peu intéressé par la guerre pour la rendre intéressante. Il a cependant le mérite d’apparaître totalement honnête, dépeignant franchement des personnages sans fausse pudeur.

Néanmoins, son sentimentalisme m’apparaît trop dépendre des circonstances, des lieux où il se trouve. Semprun, lui, parvient à gagner ce pari. Peu importe où il se trouve, avec qui il se trouve, il a compris que les souvenirs personnels ne servent à rien. « Ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont des êtres que tu as connus » . Dans l’écriture de cet intellectuel solidaire et humaniste, il y a quelque chose de vrai. Parmi ces hommes de lettres enrôlés, nul doute qu’il ne fut pas le seul. La simplicité de ses phrases transpire la sincérité. Tout au long, il m’apparaît être pleinement l’adulte de l’enfant qu’il a pu être. Malgré la guerre, la faim, la torture, les voyages interminables en train. Solidaire jusqu’au bout; en voilà un qui osait vivre à la hauteur de ses convictions. Du résistant au prisonnier, il y a une évolution – révolution – qui se produit. Elle paraît moins impressionnante que celle d’Anne Frank, bien entendu. Ici aussi, le vrai rend l’éclatement de la réalité dans toute sa douce cruauté. Ces gens ne sont ni écrivains, ni auteurs. Ils ne sont qu’eux, et ces mots sont les leurs. C’est ce que j’admire, cette totale transparence mariée à la justesse de leur plume.

Encore et heureusement, il n’est pas nécessaire de vivre des horreurs pour les dénoncer avec justesse. Et si l’ivresse est violence, Littel a probablement surpassé tous en la question. Une brique de concentré qui assomme le lecteur! Une telle froideur, comme de la vodka pure gardée au frais dans un iceberg, voilà l’effet que Les Bienveillantes produit. Franchement, j’en ai oublié le récit exact; qui se souviendrait d’une kyrielle d’un soldat allemand? Ce dernier profite de tous les luxes à sa portée, mais plus particulièrement de celui de l’ignorance. Non pas de l’ignorance des faits, mais celle de la négation complète de l’humanité. Il y a tant à dire sur la guerre, mais je me limiterai au fait que ce sentiment de détachement n’est pas si étranger à notre société moderne. Quelles troublantes constations que celles liées à la monstruosité insidieuse de notre époque.

Il ne suffit que d’évoquer Julie de Quinn, jeune adolescente qui s’effondrait en pleurs et expliquait que la seule chose qu’il lui venait en tête était tout bonnement « Sortez-moi d’ici. » Cela ne m’avait pas frappée, mais lors d’une relecture que j’ai compris ce sentiment accablant de lucidité. Devons-nous pleurer par lucidité ou pour l’aveuglement des autres? Je ne crois pas que l’aveuglement naïf suffise à soigner le vivant. Des larmes muettes coulent à chaque moment sur les tombes futures des êtres que nous détruisons par notre optimisme forcé, que nous détruisons en refusant de les sauver, en croyant que l’homme est innocent, ignorant et ne pouvant donc pas répondre de ses actes. Thomas de Kundera évoquait Œdipe, qui s’est crevé les yeux malgré son innocence passée. L’humanité doit-elle se crever les yeux qui ne lui servent aucunement pour voir avec son cœur? Ou plutôt croire sans voir? Il faut cesser d’exiger des chiffres pour amorcer les changements, il faut faire confiance en notre si naturelle façon de détruire en croyant construire. Le temps des néo-luxes doit devenir révolu, car il faut se responsabiliser. Les circonstances demandent, voire exigent, que chaque être se sente responsable. Plus qu’il n’en faut, si possible. Certes, certains diront que sauver la planète est un but surhumain. « Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout, » écrivait Camus. Le problème actuel, c’est le temps! Ces survivalistes qui croient que l’accumulation assure la survie, croient-ils pouvoir se faire des réserves de secondes? La terre crie, elle tremble au rythme des pas de ses bourreaux. Et nous de courir encore plus vite, pressés et emmurés dans la spéculation: cette terre aura tôt fait d’avoir une crise cardiaque. Si l’on veut avoir assez de temps pour sauver cette planète, nous devrions justement prendre le temps de sérieusement se pencher sur la question. Parce qu’après avoir anéanti toute autre forme de vie sur terre, il ne nous restera plus qu’à se crever les yeux et partir en exil. Il reste cependant un luxe qui nous est permis, et c’est à ce dernier que le courage nécessaire trouvera sa source.

Être fidèle à soi-même avant tout, agir à la hauteur de ses convictions, et ce quelles qu’elles soient: c’est d’être toujours plus digne que celui qui suit la morale des autres. Voilà le grand luxe, l’éventuel péché ultime: la pensée personnelle. Cette capacité chèrement acquise par cette connaissance diabolisée.

Et si penser est un luxe, il ne faut pas être leurré par celle-ci. Par exemple, il ne faut pas penser que la vie punisse. Cela reviendrait à dire qu’elle puisse être volontairement mauvaise. La vie est bonne au contraire, ou sinon ne peut que l’être dans l’absence de considération des hommes capables de si peu de pitié. Cette humanité punit; non la vie. Cette humanité se venge du bonheur d’autrui, mais la vie n’en a que faire. Elle dépasse en soi ces enfantillages. À présent, il nous faut rembourser nos dettes avec l’Univers.

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Il y avait tant à dire d’autre, mais j’ai complété ce texte dans le cadre de mon cours de littérature. Ne pouvant me lancer dans la rédaction d’un essai volumineux, je m’en suis tenue à ceci. Je garde le reste pour plus tard…


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