… Z.


Je n’y suis jamais allée
19 avril 2008, 7:58
Classé dans : (à souligner), Fictif, Écrits
Comme si de rien

J’avais bien pris soin de fermer la lumière en partant. J’ai tiré la petite cordelette, comme celle qui lui avait permis de vivre et de mourir. J’ai cru au début le trahir. Mais j’ai fermé les yeux aussi simplement que quand j’ai fermé la lumière. Puis je suis partie, dans le noir complet. J’ai couru, mais j’ai dû m’arrêter. Quand j’ai ré ouvert les yeux, j’étais ailleurs. J’ai levé la tête bien haut et j’ai vu le ciel. Puis j’ai pensé à mes pieds et le chemin n’était plus rocailleux et instable, mais dur et plat comme du ciment. J’ai baissé la tête. C’était du ciment. Je ne pensais pas avoir tant couru. Puis, dans l’ordre logique des choses, j’ai pensé à ma main droite. Et à ma main gauche. Autant la droite était tremblante, autant les jointures de la gauche étaient blanches. Sur les phalanges, il y avait mon mascara que j’avais essuyé. J’ai ouvert mon poing. Au creux de ma paume, j’ai vu la clé. La petite clé rouillée. Derrière moi, je sentais les arbres vibrer. Ils avaient le même pouls que mon cœur. Et chaque battement contenait en soi de milliers de déflagrations.

Avant de partir

On m’a demandé de l’identifier. J’avais regardé son chandail sur la chaise. J’avais évité de voir le livre de navigation sur les nœuds, ouvert à la page. À la bonne page. Comme s’il y avait eu une bonne page pour ce genre de chose. Y a-t-il une page dans ce livre qui explique comment rater un nœud ? Ç’aurait été la vraie bonne page. Je sais que je n’aurais rien changé si j’y avais été. J’aurais simplement pu faire le nœud. L’idée que ses mains d’artistes aient pu remplir une tâche aussi grossière, avec une corde aussi grossière, me dégoûtait presque plus que le nœud lui-même. C’était tordu, je sais, mais à ce moment tout l’Univers se tordait au même rythme que mon désarroi, et ce n’est pas peu dire. Je sentais mes entrailles, se nouer lentement de la même façon que le livre l’enseignait. Et je voyais mon cœur pendre pitoyablement au bout.

Parce qu’il faisait déjà noir

Je suis rentrée. Fallait annoncer la nouvelle, dire oui maman c’était lui, je suis désolée, mais je n’ai pas dit : désolée pour moi surtout, toi, tu n’as pas vu ses yeux fermés, ouverts sur la mort, ouverts sur le noir, le vide. Et les étoiles, arrogantes, continuaient de briller. Je n’ai pas connu mon frère longtemps, trop peu longtemps. Parfois, à bord de son bateau, je sentais cette odeur salée et tiède qui provoquait des petits haut-le-cœur chez moi, comme l’odeur après l’effort. Une odeur trop humainement intime, celle de la mer qui se laissait naviguer par deux inconnus, elle nous laissait humer ses effluves. Des parfums organiques, crées par des milliers d’êtres plus libres que nous, qui pataugeaient en son immensité. Avec ma nausée et mon mal de mer, je n’ai jamais compris mon frère. Il y a de ça des années, parce qu’il faisait déjà noir aussi, nous l’avions laissé seul dans la tempête. Il aurait du se noyer, perdre la vie dans le désordre, le chaos, il aurait été digne. Pas dans une minable bicoque, si stupidement ancrée sur la terre des hommes. Sur cette terre qu’il fuyait. Une minable bicoque, mais en ordre. Oui, en ordre, tout semblait avoir été replacé pour son départ. Il aimait me laisser suivre derrière, moi je savais mettre le bordel, je savais mêler les choses qui ne l’étaient pas. Il aimait se dire qu’il avait essayé, parce qu’au fond de lui, il aimait le désordre. D’après vous, pourquoi il me laissait le suivre ? Mettre la pagaille derrière lui, il aimait. C’était un truc entre frère et sœur, quelque chose de totalement impulsif mais habituel entre nous. Quand j’ai vu son corps balancer, par un quelconque souffle divin, j’ai compris. Il avait bien rangé la place pour me laisser une dernière fois l’occasion tout foutre en l’air. La seule conclusion que j’en tirais était qu’il avait pensé à moi : merci, frérot. Je sais être reconnaissante.

Alors j’y suis retourné

J’ai fait ce qu’il aurait voulu. J’ai pris la petite clé, j’ai ouvert, c’était propre, sans le corps, sans la corde. On aurait dit la cabane attendait un occupant exilé du monde des vivants. Et j’ai crié. J’ai frappé avec détermination tout ce qui me tombait sous la main : les fenêtres ne me résistèrent point et les éclats de verre revolaient. J’avais décidé de ne pas ouvrir la lumière, de rester dans le noir, et puis les rares ampoules de la place y passèrent aussi. J’ai fait du bruit, tellement de bruit, pour que les étoiles s’éteignent elles aussi ! Qu’elles aient peur de ces ondes fracassantes qui venaient briser leur silence céleste, hautain et méprisant, qu’elles arrêtent d’être voyeuses de mon désarroi ! Peut-être que ce sont ces étoiles qui appelèrent les gardes forestiers, ça me plaît encore de penser que oui, je les ai perturbées, ces imperturbables luminaires éclairant notre misère, impuissantes de là-haut, elles ont du faire appel à des pauvres vivants.

Les étoiles qui étaient encore là ont vu

L’Univers, plus précisément deux hommes on ne peut plus aléatoires, tomba sur moi. Mais aussi, c’est cette nuit là, cette unique nuit, que l’engrenage s’est engrené. Qu’il m’a broyé. On m’a serré, empêché de faire ce que je devais faire, on m’a demandé ce que je faisais là, dans la demeure d’un honnête pêcheur. Je leur ai expliqué, avec une fièvre montante. Ils ont vérifié leurs papiers, leur foutaise et je ne sais encore, désolée je m’emporte, puis ils ont souri tristement. Ils m’ont laissé partir, avec un petit « mes condoléances » timide. Pauvre petite sœur qui a dû identifier cet honnête frère pendu. Sans doute, ils pensaient cela. Que je ne revienne pas, c’était un conseil d’amis de la part de ceux qui n’en étaient pas. Merci messieurs, j’aurais pu dire cela, parce qu’ils me laissaient partir sans ennui. Au lieu de cela, je suis repartie comme la première fois, en voleuse. J’ai fermé les yeux et j’ai couru. Dans le sens opposé de la première fois. J’ai couru, le sol était toujours mou sous mes pieds, je devais être encore sur la grève. Les yeux fermés, je sentais la lumière de la Lune traverser mes paupières, alors il ne faisait pas totalement noir.

La machine fonctionnait encore

Puisque je vous le dis, c’est elle qui m’a broyée. Ils ne m’ont donc jamais laissé tout détruire. Mes souvenirs me hantent, aussi intacts que la dernière ampoule que l’on ne m’a pas laissé casser. Avant de partir, les deux hommes ont appuyé sur l’interrupteur. L’ampoule m’a arrogamment giflée, j’ai dû fermer les yeux tellement toute cette lumière dans le noir me poignardait. Puis, dans le faux noir de mes paupières, les roues tournaient, ça tournait dans ma tête. Si tu savais, je n’y voyais plus clair avec ces pâles rayons de lune en moi, je chancelais en courant. Une course dans un carrousel, dans un avion durant les turbulences. J’ai encore crié, on saborde, on tient en otage la toupie mécanique ! Passagers à bord, attention ! Le pilote est mort, y’a-t-il un pilote à bord ?

J’ai dû tomber

Parce que j’ai perdu l’équilibre, parce que je me suis fracassée contre le sable aussi froid que ses cendres à présent, parce que tout ça, je me suis réveillée en meilleur état. Parce que mes souvenirs ressortirent tout aussi cassés de ma chute que mon cœur, parce que les déflagrations s’étaient tues, je me suis levée avec un sourire niais. Par une nuit folle d’excès salvateur, d’exubérance, d’explosions, d’implosions, je me suis trouvée recroquevillée, comme ces souvenirs qui se cachent. Ils se présentent à moi, je les soupçonne de taire des détails. Je regarde la lune, le temps, que font-ils, ils me narguent. Un grand œil blanc, aussi blanc que le noir des yeux de poissons morts, sonnés par le coup violent assené sur leur tête vide, où leur pauvre existence de poisson résonne, un écho faute de son. Après tout, cet être fait de mon sang rêvait d’être un poisson, de joindre ces milliers d’êtres plus libres que nous dans le ventre de la vie. Ce stupide de frère, quelle idée il a eu, à présent dispersé, tes cendres vont dans l’air, pas en mer. Un jour, tu trouveras le repos, ta poussière d’âme quittera les alluvions et finira bien au fond, entre deux plaques tectoniques.

Comme l’air était frais

La nuit n’avait pas pris le large et l’horripilante brise saline s’infiltrait toujours avec une dégoûtante aisance dans mes narines. Le vide de mon estomac m’empêcha d’avoir un réflexe de régurgitation violente, que j’aurais sans aucun doute eu, avoir mangé quelque chose avant. Mes pieds réclamèrent la caresse apaisante de la poudre d’étoiles, d’étoile terrestre. Ce sable, bien moins traître que la mer, vous accueille en se déplaçant sous votre poids, sans jamais céder. Je ne pensais plus vraiment, sauf quand quelque chose piqua mon pied. Mon corps se retrouva à l’horizontal sans que j’aie eu à le décider. Ma chute m’avait mise hors de portée de ce que je supposai être un mollusque, mais je tenais à palper sa carapace de mes doigts. Finalement, la tension exercée dans mes bras me permit de saisir l’animal. Sortie du sable, je voyais bien qu’elle était vide. Mon frère l’avait connu, alors j’ai dit au petit cadavre de dire à mon frère, tu me manques, reviens, j’aimerai monter à bord de ton bateau (menteuse, je mentirais tant pour son retour), que vais-je faire et ces choses qui vous ennuient.

Le fantôme m’a regardée

Le regard d’une chose s’abattit sur moi sans prévenir. Mon esprit me joue des tours, des vieux réflexes. À l’improviste, des visions s’imposent à moi, réminiscences du passé qui explosent en frôlant ma joue. Je n’étais plus vraiment certaine d’avoir encore toute ma raison, je m’étalai de mon long, je sentis un souffle sur ma joue meurtrie, brûlante de fièvre et d’eau salée. Le passé emplissait mes poumons, j’étouffais. Pourquoi moi ? Je ne voulais pas me noyer ! Je me suis levée, pour décamper. Une voix me pressait de partir, de fuir ce lieu qui entraînerait ma perte. Je ne pouvais pas obéir à cette voix, même si je le voulais. Au contraire, j’ai encore rôdé sur la plage, comme cette histoire de mère chimpanzé qui traînait le corps inanimé de son bébé en niant sa mort. Mais moi, je n’avais rien de tangible à étrenner, rien de matériel qui aurait pu finalement me forcer à reconnaître que tout était vraiment fini. À la place, je courais après des souvenirs, des images insaisissables, des voix lointaines… tout cela flottait autour de moi vu que je ne pouvais pas chasser ma mémoire hors de moi-même. J’essayais, mais tout ce que j’arrivais à faire était ce nuage lugubre qui m’engluait dans mes mouvements. En fait, il y avait un peu de lui, de moi, de nous un peu partout. C’est comme si ça sortait de moi pour que je puisse regarder ces souvenirs cruels, puis que ça rentrait après violemment en moi pour que je sente l’irrationnel désespoir m’ébranler encore plus. Oui, ma mémoire formait un filet mouvant à l’entour de moi dont les jonctions des mailles étaient crochetées.

Le miracle du jour s’est produit, et s’est finalement répété les autres jours suivants

Tout ce temps, j’ai essayé de le comprendre. Encore maintenant, je ne fais que ça. Même maman essaie encore, et pourtant les mères connaissent si bien leur fils. La réaction de papa m’a laissée perplexe. Quelques mois après, il a proposé de louer un chalet sur la côté américaine, à trois cents mètre de la plage. En tout cas, s’il a comprit mon frère, il ne nous a pas compris du tout. Maman et moi, on pensait encore à lui au présent, et papa nous parlait de vivre à côté d’une marina ! C’est probablement parce que c’était devenu un tel tabou dans la famille que nous avons approuvé cette suggestion, parce que refuser aurait été sous-entendre nos motifs. Maintenant, le tabou s’est dissipé et je regarde parfois les bateaux accostés sans haut-le-cœur, sans rage, sans peine. Lorsque la nuit est claire, je m’aventure souvent sur la plage. Les premières minutes, tout me revient en tête : la cabane en bois, ma course, mes chutes dans le sable froid, ce tourbillon d’émotions. Aller sur la plage, recréer les circonstances de ma folie passagère, c’est ma façon de ne pas l’oublier. C’est le vrai dernier moment avec lui qu’on m’a offert, où tout son être m’accompagnait le long de la grève. La plage nocturne est ainsi devenue notre lieu de rendez-vous, et j’ai parfois l’impression qu’il me parle dans la mer noire du ciel. Et moi de lui répéter inlassablement : pourquoi ? Lorsque le silence céleste m’est trop pénible, la voix à la fois triste et joyeuse de Brel comble le vide et me chuchote des chansons à l’oreille. Je pense alors automatiquement à mon frère, qui aimait autant que moi écouter les histoires du bruxellois. Moi, c’était sur terre, lui, sur son bateau de fortune. Comme une bouteille à la mer.

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu

Quel idiot. Ne savait-il pas que les bateaux ne mènent pas aux étoiles, mais bien là où la Terre s’arrête?


2 commentaires jusqu'à présent
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magnifique…je suis sans mot, je n’ai pas pu m’arrêter de lire et d’être profondément touchée

Commentaire par lepapillonbleu 20 avril 2008 @ 9:35

Je l’avais déjà lu! Et c’est encore beau. Quoi dire de plus; on en reste vraiment bouche bée. Finir sur du Brel avec cette petite notation. HUM…….

D.

Commentaire par danielle 30 avril 2008 @ 3:08



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