Classé dans : (illustré), (à souligner), Existence, Révolte, Écrits | Mots-clefs: le progrès
«Notre monde est fait de rouages qui ne
s’ajustent pas les uns aux autres.
Ce ne sont point les matériaux qui sont
en cause, mais l’Horloger.
L’Horloger manque. »
Pilote de guerre, A. ST-EXUPÉRY
I
Afin d’assurer une certaine rigueur linguistique à un texte littéraire, il est primordial de clarifier le « progrès » tel qu’il sera examiné, puis critiqué au fil d’une narration historique.
« progrès nom masculin
(latin progressus, de progredi, avancer)
1. Amélioration, développement des connaissances, des capacités de qqn. Faire des progrès en musique.
2. Changement graduel de qqch, d’une situation, etc., par amélioration ou aggravation. Les progrès d’une inondation.
3. Développement de la civilisation. Croire au progrès. »
En fait, le fait qu’une première définition du progrès en fasse une « amélioration » (donc mélioratif), qu’une deuxième un « changement par amélioration ou aggravation » et qu’une troisième un « développement de la civilisation » me semble mériter notre entière attention. Si les linguistes le définissent par une chose et son contraire, cela souligne toute la complexité d’un progrès simplifié sur la place publique. C’est comme poser « si X égale A mais peut aussi éventuellement égaler –A » et demander la valeur de X. On ne peut répondre simplement « X=A » ou « X=-A », à moins que X égale simplement 0. C’est principalement là où je veux en venir : remplacez X par le progrès, A par amélioration et –A par aggravation.
Ces trois définitions seraient-elles une simple mascarade pour éviter de refuser une véritable valeur sémantique au mot? Je l’affirme : X égale 0. Dans les faits, la définition du progrès n’existe pas, celle ayant été établie étant un non-sens.
L’utilisation du terme démontrera cette affirmation : car l’homme a pris le mauvais réflexe de qualifier de progrès tout changement afin de ne pas avoir à se questionner sur l’impact de ses actes, découvertes et interventions. Présupposé dangereux. Examinons cet emploi abusif du terme vide « progrès » auquel le consensus général a accordé une connotation positive au cours de l’histoire. Il sera alors plus aisé de constater qu’un simili-concept amène une simili-solution aux choix de société qui nous sont posés. Une société qui s’aveugle ainsi, en remplaçant de façon presque systématique le terme changement par progrès, est promise à un avenir plutôt sombre. Elle n’ose pas assumer son rôle d’Horloger responsable, désignant l’Horloger tantôt Dieu, tantôt la raison et finalement le progrès.
II
« Maintenant, je vois; je me rappelle mieux ce que j’ai senti, l’autre jour, au bord de la mer, quand je tenais ce galet. C’était une espèce d’écœurement douceâtre. Que c’était donc désagréable! Et cela venait du galet, j’en suis sûr, cela se passait du galet dans mes mains. Ou, c’est cela, c’est bien cela : une sorte de nausée dans les mains. »
J.-P. SARTRE
DANS LA CAVERNE, ILS NE RIENT PAS SEULEMENT DU PHILOSOPHE; ILS LE PLACENT SUR LE BÛCHER, POUR EN TIRER D’AUTRES OMBRES. DES OMBRES ÉTRANGLÉES PAR L’AVIDITÉ. ODEUR DE PLUMES, D’AILES ROUSSIES. ILS TUENT CELUI QUI S’ÉLÈVE VERS LA LUMIÈRE, S’EMPRISONNANT DANS L’ANTRE COMME LA LAIDEUR CONDAMNÉE PAR ULYSSE, PRIVÉE DE SON UNIQUE VUE. ASSIS, DÉCÉRÉBRÉS COMME UNE COQUILLE D’ŒUF PROTÉGEANT UN FŒTUS MORT, ILS TROUVENT REFUGE DANS UN SOMMEIL NIAIS, BAVANT COMME UNE ARMÉE DE CRAPAUDS MALOTRUS TAPIS DANS LA BOUE, SANS PRINCESSE. DE CETTE FAÇON, DANS LE NOIR, L’OMBRE RAMPE PARTOUT, S’INFILTRE DANS LES ESPRITS DE CHACUN. ILS SE RÉVEILLENT ET L’ESPACE D’UN INSTANT, ILS ONT TOUT OUBLIÉ, JUSQU’À L’ENDROIT OÙ ILS SE TROUVENT.
Pour justifier ces gestes lâches, ils pondent d’abord l’égalité. Cette égalité qui rabaisse hommes plutôt que de les élever, celle qui fait de tous et de chacun la chair à canon des révolutions.
« On progresse, on progresse! », coassent-ils. Alors apparaît une flamme vacillante au creux des iris dilatés, croyant voir la lumière. C’est qu’ils n’ont pas encore accepté pleinement la supposée nature-phare du progrès, qui consiste à diriger leur gargantuesque train dans la nuit : ni plus, ni moins. A-t-on déjà vu un objet accéder à la zone lumineuse qu’il engendre? Ce serait bien absurde qu’une même entité projette de la lumière, projette une ombre de cette même source et cela simultanément.
Sans compter qu’ils oublient sans difficulté que ce sont les esclaves qui ont bâti les pyramides, et non les pharaons. Burj Dubaï ne s’érige pas vers le ciel mue par une force divine, ni à l’instar d’une néo-Babel, bien au contraire. À la langue universelle s’est substituée le silence, ou sinon une parole destructrice. Voilà un autre paradoxe historique: c’est la compréhension entre les exploités qui empêche le haricot magique de croître, et non le contraire. Où peut bien être le progrès? Tout cela ne les empêche nullement, si égalitaristes qu’ils soient, de s’extasier devant l’une des merveilles du monde bâtie à la sueur qui coulait sur le dos des soumis. Coassez, coassez.
Ces multiples tentatives de transposition de l’imaginaire fantastique dans la réalité s’avèrent pathos ridicule, où humains hallucinent ataraxie, se piquent à la complaisance. Avec une fierté non fondée, le discours national se dévide jusqu’à n’être plus qu’un épais fuseau de mots. En quel nom ces amphibiens brandissent-ils leur drapeau souillé, tissé à même ces kyrielles d’illusions? Alors aux passagers batraciens de répondre au nom du progrès qui sauve des vies. Qui facilite notre dur labeur, notre purgative de vie dans laquelle on ne sait qui ou quoi nous a plongé. Qui nous empêche de nous noyer. Cependant, il faudra que l’humanité se prenne largement plus en main pour honorer son progrès messianique et son altruisme si crûment exhibé. Jusqu’à présent, ces hommes-grenouilles n’ont su que suivre ce qu’on nomme progrès avec une confiance aveugle, tels des plongeurs perdus suivant les bulles qui remontent vers la surface.
Par une heureuse coïncidence et beaucoup de prières, ils parviendront à respirer, à atteindre les Lumières. C’est l’instant de tous les possibles, où toute invention signifie révolution. À mi-chemin de sa vie, l’humanité affiche une vigueur de jouvence, mais si jeunesse savait. Une fois accostés, ils évoluent en petits mammifères, rongeurs et coriaces. « On progresse! On progresse! » s’exclament-ils à nouveau.
Cette période éphémère de pure création brise le cycle des mort-nés que l’histoire a connu : la disparition de la barbarie et de la bave visqueuse ne peut que laisser place qu’à moins répugnant. Mais rien n’est gagné d’avance : entre en jeu la liberté, celle qui permet à l’un d’écraser l’autre sans l’obliger à lui tendre la main pour se relever. Ces nouveaux hamsters jouissent du confort de la vie moderne, maintenant libres de leurs allées et venues. Pour se délester davantage et gagner l’insoutenable légèreté, ils promulguent l’immatérialité de la valeurs de choses, du travail. Tout n’est que chiffres, que transactions symboliques. Ayant été depuis toujours les seuls à mettre la nourriture sous clé , il devient primordial de satisfaire le client sous peine de voir sa pitance retirée. Le client possède l’autorité absolue sur le maître de l’échoppe, à lui de se débrouiller avec les demandes contradictoires qui fusent. Rapidement, automatisé et automatique, le système résorbe l’illusion de collectivité, qui grisait auparavant les individus. D’une rapidité foudroyante, les vestons noirs se mêlent dans la foule, marchent au pas sans garde-à-vous. Excellant dans la nullité, chacun en fait son domaine particulier, rien n’échappe à la ségrégation : encore moins les idées.
La sénilité gagne insidieusement la société, étouffée par la fumée des cigares. Le moment de vérité ne tardera point, lorsqu’ils se réveilleront de cette longue transe. Des fosses communes, révélées par la disparition des sincères utopies humanistes, émergeront les asticots qui y dormaient. Les cadavres des dictateurs furent leur gîte depuis longtemps, et l’incinération des corps s’offrira comme la solution finale de toutes ces solutions finales.
À PRÉSENT, DÉSŒUVRÉS, ILS NE SAVENT TROP QUOI FAIRE DE CES CENDRES. SI LE GUIDE ÉTAIT PHÉNIX, IL S’AVÉRERAIT DIVERTISSANT DE LE BRÛLER À LA MANIÈRE D’UN OUROBOROS SATANIQUE. CELA LEUR ÉVITERAIT DE DEVOIR SUPPORTER CETTE NEIGE SUR LEUR ÉCRAN, MAINTENANT QUE LE SIGNAL EST MORT. ALORS À L’EFFIGIE HÉRÉTIQUE DU MESSIE DÉCHU, ILS ÉRIGENT DES POUPÉES DE CIRE QUI À DÉFAUT DE BRÛLER, FONDENT AVEC LENTEUR ET REDEVIENNENT MATIÈRE PREMIÈRE. DE LÀ ILS PEUVENT RECRÉER LAIDEUR ET IMAGE, MARIER LES DEUX DANS DES TONS PLUS EXÉCRABLES LES UNS QUE LES AUTRES. TIRER LE PIRE PARTI DES COULEURS, TEL EST LEUR PARI. LA NEIGE EST DISPARUE, ELLE LAISSE NAÎTRE UN PRINTEMPS OÙ LES HORREURS VERDISSENT SI VERDÂTRES… PLUS QUE JAMAIS.
***
Ce texte est lui-même production d’un enfant-éponge de ce siècle des Noirceurs. Force est de constater que l’âge d’or promis par le progrès actuel ne peut se reproduire au coût du moindre effort. Est-ce possible d’envisager ce qui serait à présent un anachronisme, soit une réapparition du paradis perdu? L’idée en vogue du progrès salvateur est au futur ce que les chirurgies esthétiques sont au charisme. Il s’apparente grandement à cette notion surréaliste de la femme que le féminisme a, probablement sans connaissance de cause, fait naître : la Femme, mythe dans sa splendeur, s’élève aux aurores et dort aux crépuscules, démaquillée. Et cette femme, qui marche avec le poids du monde sur ses talons, n’a ni cœur ni élément moteur. Elle avance comme un train à vapeur alimenté au charbon qui cerne son regard fauve. Elle déraille avec une expression guerrière, sans égard face à l’humanité, ni en l’homme qui l’a créée. Oui, cette image populaire de la super woman est un pur produit de la volonté d’égalité, de progrès social, qui fonctionne suivant les mêmes mécanismes que ce qui l’a engendrée. Le progrès glorifié, aidé de l’excessive liberté individuelle, a contribué à la déshumanisation de l’humanité. Voilà que cette position bien pessimiste s’annonce, une question surgit. Est-ce préférable de ne rien faire et d’attendre que le téléviseur défectueux s’éteigne de lui-même puis d’agoniser dans le noir? Non, la lucidité est notre seule porte de secours dans cette tour qui croule, trop haute et trop grande pour ce que ses fondations boueuses et hémophiles pouvaient supporter. Nous devons reconnaître, avant de vouloir connaître, que des milliards de vie n’auront servi que les desseins destructeurs de l’avarice. Jamais les vies sauvées par le progrès n’allègeront le cœur des hommes dans la pesée de l’âme. N’ayant connu que la destruction, ou la construction destructive, celle-ci s’est imprimée dans si fortement dans une conscience collective que les générations présentes ne peuvent la contrer. Il ne reste que le futur pour se porter garant de lui-même.
GRANDS YEUX ENFANTINS
NAÏFS MAIS ESPÉRANT
NE LEUR LAISSONS RIEN DE NOUS
ILS NE SAURONT QUOI EN FAIRE
ON A TOUT TUÉ TOUT RASÉ
LES MURS DES ÉDIFICES LES ENFERMENT
CHERCHONS L’ENFANT AUX PAPILLONS
QUI FERA DE CE GRIS DÉSERT UN JARDIN
DESSINONS-LEUR DES MOUTONS
EUX QUI SAVENT TOUT SANS RIEN SAVOIR
EUX QUI COMPRENNENT TOUT SANS RIEN COMPRENDRE
LAISSONS-LEUR AU MOINS L’ESPOIR
Nous saurons peut-être leur éviter de prendre ce billet pour ce train sans retour, qui déraille. Nous saurons peut-être leur éviter de respirer l’air avarié du post-modernisme, aussi fatal que le Zyklon B. Pour cela, il faut maintenir l’espèce humaine en vie. Aussi absurde que cela paraisse, il est impératif de continuer d’espérer que se répète cet exploit effectué il y a deux milles ans, soit d’apprendre aux hommes l’amour. Camus disait :
« Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice inimaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. » (L’été)
C’est indubitable, la nature reprendra ses droits par celui qui les lui a retirés. Ce n’est peut-être qu’un espoir têtu et naïf, reliquat du monde des merveilles, mais j’y tiens. Car comme Platon, le bien se trouve ailleurs. Car comme Bruno, il n’a pu avoir de déluge universel : il reste bien quelque part une fraction de ce que nous y avons perdu.
Pas encore de commentaires jusqu'à présent
Laisser un commentaire
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <pre> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>