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Ces gens qui ont la force et la résolution de se prémunir de ses luxes sans toutefois se trouver dans les circonstances idéales pour en jouir, cela m’impressionnera toujours. Nietzsche le disait, l’indépendance est le privilège des forts, et l’homme volontairement indépendant est purement téméraire. « Un tel homme vient-il à périr, sa défaite a lieu si loin de la compréhension des hommes, que ceux-ci ne ressentent rien, n’éprouvent aucune compassion. Et lui ne peut plus retourner en arrière; il ne peut plus même retourner vers la compassion des humains ! » Ce départ forcé du confort est problématique. Mais est-ce bien ce confort que Friedrich nommait terme? Si oui, dans ce cas, j’appelle à la fuite. Cette immobilité dans laquelle s’enlise la société comme les chameaux empêtrés dans les sables mouvants, quelle horreur. Rien ne m’horripile plus que de voir la jeunesse aveuglement prostrée sur la canne de la tradition, pourtant propre à l’âge d’or. Ironique de constater comment les jeunes peuvent être égocentriques, alors qu’eux seuls ont la force de changer les choses! L’avenir nous promettant tout, nous pouvons espérer. Alain disait que c’est dans l’action que l’homme se réalise. Le regard doit être porté vers l’horizon, et non constamment dans les livres. « L’œil humain n’est point fait pour cette distance; c’est aux grands espaces qu’il se repose. » Je suis pleinement de cet avis, il est bon d’élever le regard plus souvent qu’autrement.
Mais si ce confort n’était qu’un état paisible, sans pour autant être immobile et abrutissant? Car après tout, il ne suffit pas de regarder le monde et n’en être que le spectateur. Celui qui le regarde et qui y prend part peut être fier. Il doit s’assurer de maintenir cette cadence berçante, tant que le manège ne soit pas carrousel. Parce qu’après tout, le confort, c’est aussi la paix. La paix nécessaire pour que l’esprit puisse reprendre son souffle.
Toutefois, il est faux de prétendre que la guerre ne peut qu’abrutir les hommes. En temps de guerre, l’esprit se doit d’être vif. C’est justement ce qui fait rend si intéressant les récits sur cet état de guerre. Au courant des dernières années, ce que je nomme la littérature de guerre a généré chez moi un intérêt grandissant. Ces citoyens du vingtième siècle sanglant ont appris la vie par la mort. Et c’est précisément en cela qu’ils me fascinent. Commençons par le mauvais élève; Céline, au bout de la nuit, n’est rien dans la guerre. Son style est brouillon, son propos épars. Il en fait un gros panorama sans point de mire, sans but. Jamais il ne m’est arrivé jusqu’à présent de lire un écrivain si peu transcendé par la guerre. Quelques passages géniaux noyés sous un site d’enfouissement. Déblatérer sur colonisés ou évoquer les fabulations d’anciens combattants sans dénoncer quoique ce soit, quel pathétisme. Il parvient à occulter le véritable racisme de la guerre, celui qui s’érige contre la race humaine entière. Le racisme de la guerre, c’est la bêtise de toutes les couleurs. Et la pléthore trompeuse de ces soldats! Quel intérêt de s’attarder au mensonge alors que la vérité de la guerre gicle au visage de l’écrivain? Céline, sa vraie guerre, c’est les États-Unis, le rêve américain éclaté. Les retrouvailles de l’émotion huissière, les réserves de beauté qui conservent intacte la magnificence de Molly. Bref, s’il est vrai que l’intérêt rend intéressant, Céline m’est apparut trop peu intéressé par la guerre pour la rendre intéressante. Il a cependant le mérite d’apparaître totalement honnête, dépeignant franchement des personnages sans fausse pudeur.
Néanmoins, son sentimentalisme m’apparaît trop dépendre des circonstances, des lieux où il se trouve. Semprun, lui, parvient à gagner ce pari. Peu importe où il se trouve, avec qui il se trouve, il a compris que les souvenirs personnels ne servent à rien. « Ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont des êtres que tu as connus » . Dans l’écriture de cet intellectuel solidaire et humaniste, il y a quelque chose de vrai. Parmi ces hommes de lettres enrôlés, nul doute qu’il ne fut pas le seul. La simplicité de ses phrases transpire la sincérité. Tout au long, il m’apparaît être pleinement l’adulte de l’enfant qu’il a pu être. Malgré la guerre, la faim, la torture, les voyages interminables en train. Solidaire jusqu’au bout; en voilà un qui osait vivre à la hauteur de ses convictions. Du résistant au prisonnier, il y a une évolution – révolution – qui se produit. Elle paraît moins impressionnante que celle d’Anne Frank, bien entendu. Ici aussi, le vrai rend l’éclatement de la réalité dans toute sa douce cruauté. Ces gens ne sont ni écrivains, ni auteurs. Ils ne sont qu’eux, et ces mots sont les leurs. C’est ce que j’admire, cette totale transparence mariée à la justesse de leur plume.
Encore et heureusement, il n’est pas nécessaire de vivre des horreurs pour les dénoncer avec justesse. Et si l’ivresse est violence, Littel a probablement surpassé tous en la question. Une brique de concentré qui assomme le lecteur! Une telle froideur, comme de la vodka pure gardée au frais dans un iceberg, voilà l’effet que Les Bienveillantes produit. Franchement, j’en ai oublié le récit exact; qui se souviendrait d’une kyrielle d’un soldat allemand? Ce dernier profite de tous les luxes à sa portée, mais plus particulièrement de celui de l’ignorance. Non pas de l’ignorance des faits, mais celle de la négation complète de l’humanité. Il y a tant à dire sur la guerre, mais je me limiterai au fait que ce sentiment de détachement n’est pas si étranger à notre société moderne. Quelles troublantes constations que celles liées à la monstruosité insidieuse de notre époque.
Il ne suffit que d’évoquer Julie de Quinn, jeune adolescente qui s’effondrait en pleurs et expliquait que la seule chose qu’il lui venait en tête était tout bonnement « Sortez-moi d’ici. » Cela ne m’avait pas frappée, mais lors d’une relecture que j’ai compris ce sentiment accablant de lucidité. Devons-nous pleurer par lucidité ou pour l’aveuglement des autres? Je ne crois pas que l’aveuglement naïf suffise à soigner le vivant. Des larmes muettes coulent à chaque moment sur les tombes futures des êtres que nous détruisons par notre optimisme forcé, que nous détruisons en refusant de les sauver, en croyant que l’homme est innocent, ignorant et ne pouvant donc pas répondre de ses actes. Thomas de Kundera évoquait Œdipe, qui s’est crevé les yeux malgré son innocence passée. L’humanité doit-elle se crever les yeux qui ne lui servent aucunement pour voir avec son cœur? Ou plutôt croire sans voir? Il faut cesser d’exiger des chiffres pour amorcer les changements, il faut faire confiance en notre si naturelle façon de détruire en croyant construire. Le temps des néo-luxes doit devenir révolu, car il faut se responsabiliser. Les circonstances demandent, voire exigent, que chaque être se sente responsable. Plus qu’il n’en faut, si possible. Certes, certains diront que sauver la planète est un but surhumain. « Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout, » écrivait Camus. Le problème actuel, c’est le temps! Ces survivalistes qui croient que l’accumulation assure la survie, croient-ils pouvoir se faire des réserves de secondes? La terre crie, elle tremble au rythme des pas de ses bourreaux. Et nous de courir encore plus vite, pressés et emmurés dans la spéculation: cette terre aura tôt fait d’avoir une crise cardiaque. Si l’on veut avoir assez de temps pour sauver cette planète, nous devrions justement prendre le temps de sérieusement se pencher sur la question. Parce qu’après avoir anéanti toute autre forme de vie sur terre, il ne nous restera plus qu’à se crever les yeux et partir en exil. Il reste cependant un luxe qui nous est permis, et c’est à ce dernier que le courage nécessaire trouvera sa source.
Être fidèle à soi-même avant tout, agir à la hauteur de ses convictions, et ce quelles qu’elles soient: c’est d’être toujours plus digne que celui qui suit la morale des autres. Voilà le grand luxe, l’éventuel péché ultime: la pensée personnelle. Cette capacité chèrement acquise par cette connaissance diabolisée.
Et si penser est un luxe, il ne faut pas être leurré par celle-ci. Par exemple, il ne faut pas penser que la vie punisse. Cela reviendrait à dire qu’elle puisse être volontairement mauvaise. La vie est bonne au contraire, ou sinon ne peut que l’être dans l’absence de considération des hommes capables de si peu de pitié. Cette humanité punit; non la vie. Cette humanité se venge du bonheur d’autrui, mais la vie n’en a que faire. Elle dépasse en soi ces enfantillages. À présent, il nous faut rembourser nos dettes avec l’Univers.
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Il y avait tant à dire d’autre, mais j’ai complété ce texte dans le cadre de mon cours de littérature. Ne pouvant me lancer dans la rédaction d’un essai volumineux, je m’en suis tenue à ceci. Je garde le reste pour plus tard…

Je pense souvent aux chanteurs populaires qui écrivent de touchantes chansons d’amour au sujet de filles qui les ont quittés. Qui ne reviendront pas. Peu importe comment belles sont les chansons, cela ne changera rien à celui qui les chante, cela ne fera pas de lui un autre. Certaines filles envient ces autres filles, ces briseuses de cœur, sans comprendre qu’elles n’ont rien à leur envier. Il faut imaginer une seconde le désarroi de ces belles qui sont confrontés à la beauté des paroles qu’on leur adresse, à leur potentiel romantique; alors que l’auteur leur apparut alors incapable d’aimer. Quelle peine que celle de ces jeunes filles qui n’ont pu bénéficier de cet amour que les vedettes offrent au reste du monde! Les beaux parleurs, qui font rêver des milliers de groupies autour du globe, mais incapables d’agir lorsque la situation l’exige. Parfois, c’est l’inverse. Les filles des chansons n’ont rien compris à l’amour et n’ont su percevoir cette dévotion inimaginable et réelle des chanteurs. Que ceux-ci, à défaut de pouvoir se faire comprendre à temps par personne concernée (c’est-à-dire quand la relation aurait pu être sauvée), n’ont pu que le dire à la terre entière. Voilà pourquoi je n’envie pas les protagonistes des hits de chansons d’amour qui finissent mal.
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J’avais bien pris soin de fermer la lumière en partant. J’ai tiré la petite cordelette, comme celle qui lui avait permis de vivre et de mourir. J’ai cru au début le trahir. Mais j’ai fermé les yeux aussi simplement que quand j’ai fermé la lumière. Puis je suis partie, dans le noir complet. J’ai couru, mais j’ai dû m’arrêter. Quand j’ai ré ouvert les yeux, j’étais ailleurs. J’ai levé la tête bien haut et j’ai vu le ciel. Puis j’ai pensé à mes pieds et le chemin n’était plus rocailleux et instable, mais dur et plat comme du ciment. J’ai baissé la tête. C’était du ciment. Je ne pensais pas avoir tant couru. Puis, dans l’ordre logique des choses, j’ai pensé à ma main droite. Et à ma main gauche. Autant la droite était tremblante, autant les jointures de la gauche étaient blanches. Sur les phalanges, il y avait mon mascara que j’avais essuyé. J’ai ouvert mon poing. Au creux de ma paume, j’ai vu la clé. La petite clé rouillée. Derrière moi, je sentais les arbres vibrer. Ils avaient le même pouls que mon cœur. Et chaque battement contenait en soi de milliers de déflagrations.
On m’a demandé de l’identifier. J’avais regardé son chandail sur la chaise. J’avais évité de voir le livre de navigation sur les nœuds, ouvert à la page. À la bonne page. Comme s’il y avait eu une bonne page pour ce genre de chose. Y a-t-il une page dans ce livre qui explique comment rater un nœud ? Ç’aurait été la vraie bonne page. Je sais que je n’aurais rien changé si j’y avais été. J’aurais simplement pu faire le nœud. L’idée que ses mains d’artistes aient pu remplir une tâche aussi grossière, avec une corde aussi grossière, me dégoûtait presque plus que le nœud lui-même. C’était tordu, je sais, mais à ce moment tout l’Univers se tordait au même rythme que mon désarroi, et ce n’est pas peu dire. Je sentais mes entrailles, se nouer lentement de la même façon que le livre l’enseignait. Et je voyais mon cœur pendre pitoyablement au bout.
Je suis rentrée. Fallait annoncer la nouvelle, dire oui maman c’était lui, je suis désolée, mais je n’ai pas dit : désolée pour moi surtout, toi, tu n’as pas vu ses yeux fermés, ouverts sur la mort, ouverts sur le noir, le vide. Et les étoiles, arrogantes, continuaient de briller. Je n’ai pas connu mon frère longtemps, trop peu longtemps. Parfois, à bord de son bateau, je sentais cette odeur salée et tiède qui provoquait des petits haut-le-cœur chez moi, comme l’odeur après l’effort. Une odeur trop humainement intime, celle de la mer qui se laissait naviguer par deux inconnus, elle nous laissait humer ses effluves. Des parfums organiques, crées par des milliers d’êtres plus libres que nous, qui pataugeaient en son immensité. Avec ma nausée et mon mal de mer, je n’ai jamais compris mon frère. Il y a de ça des années, parce qu’il faisait déjà noir aussi, nous l’avions laissé seul dans la tempête. Il aurait du se noyer, perdre la vie dans le désordre, le chaos, il aurait été digne. Pas dans une minable bicoque, si stupidement ancrée sur la terre des hommes. Sur cette terre qu’il fuyait. Une minable bicoque, mais en ordre. Oui, en ordre, tout semblait avoir été replacé pour son départ. Il aimait me laisser suivre derrière, moi je savais mettre le bordel, je savais mêler les choses qui ne l’étaient pas. Il aimait se dire qu’il avait essayé, parce qu’au fond de lui, il aimait le désordre. D’après vous, pourquoi il me laissait le suivre ? Mettre la pagaille derrière lui, il aimait. C’était un truc entre frère et sœur, quelque chose de totalement impulsif mais habituel entre nous. Quand j’ai vu son corps balancer, par un quelconque souffle divin, j’ai compris. Il avait bien rangé la place pour me laisser une dernière fois l’occasion tout foutre en l’air. La seule conclusion que j’en tirais était qu’il avait pensé à moi : merci, frérot. Je sais être reconnaissante.
J’ai fait ce qu’il aurait voulu. J’ai pris la petite clé, j’ai ouvert, c’était propre, sans le corps, sans la corde. On aurait dit la cabane attendait un occupant exilé du monde des vivants. Et j’ai crié. J’ai frappé avec détermination tout ce qui me tombait sous la main : les fenêtres ne me résistèrent point et les éclats de verre revolaient. J’avais décidé de ne pas ouvrir la lumière, de rester dans le noir, et puis les rares ampoules de la place y passèrent aussi. J’ai fait du bruit, tellement de bruit, pour que les étoiles s’éteignent elles aussi ! Qu’elles aient peur de ces ondes fracassantes qui venaient briser leur silence céleste, hautain et méprisant, qu’elles arrêtent d’être voyeuses de mon désarroi ! Peut-être que ce sont ces étoiles qui appelèrent les gardes forestiers, ça me plaît encore de penser que oui, je les ai perturbées, ces imperturbables luminaires éclairant notre misère, impuissantes de là-haut, elles ont du faire appel à des pauvres vivants.
L’Univers, plus précisément deux hommes on ne peut plus aléatoires, tomba sur moi. Mais aussi, c’est cette nuit là, cette unique nuit, que l’engrenage s’est engrené. Qu’il m’a broyé. On m’a serré, empêché de faire ce que je devais faire, on m’a demandé ce que je faisais là, dans la demeure d’un honnête pêcheur. Je leur ai expliqué, avec une fièvre montante. Ils ont vérifié leurs papiers, leur foutaise et je ne sais encore, désolée je m’emporte, puis ils ont souri tristement. Ils m’ont laissé partir, avec un petit « mes condoléances » timide. Pauvre petite sœur qui a dû identifier cet honnête frère pendu. Sans doute, ils pensaient cela. Que je ne revienne pas, c’était un conseil d’amis de la part de ceux qui n’en étaient pas. Merci messieurs, j’aurais pu dire cela, parce qu’ils me laissaient partir sans ennui. Au lieu de cela, je suis repartie comme la première fois, en voleuse. J’ai fermé les yeux et j’ai couru. Dans le sens opposé de la première fois. J’ai couru, le sol était toujours mou sous mes pieds, je devais être encore sur la grève. Les yeux fermés, je sentais la lumière de la Lune traverser mes paupières, alors il ne faisait pas totalement noir.
Puisque je vous le dis, c’est elle qui m’a broyée. Ils ne m’ont donc jamais laissé tout détruire. Mes souvenirs me hantent, aussi intacts que la dernière ampoule que l’on ne m’a pas laissé casser. Avant de partir, les deux hommes ont appuyé sur l’interrupteur. L’ampoule m’a arrogamment giflée, j’ai dû fermer les yeux tellement toute cette lumière dans le noir me poignardait. Puis, dans le faux noir de mes paupières, les roues tournaient, ça tournait dans ma tête. Si tu savais, je n’y voyais plus clair avec ces pâles rayons de lune en moi, je chancelais en courant. Une course dans un carrousel, dans un avion durant les turbulences. J’ai encore crié, on saborde, on tient en otage la toupie mécanique ! Passagers à bord, attention ! Le pilote est mort, y’a-t-il un pilote à bord ?
Parce que j’ai perdu l’équilibre, parce que je me suis fracassée contre le sable aussi froid que ses cendres à présent, parce que tout ça, je me suis réveillée en meilleur état. Parce que mes souvenirs ressortirent tout aussi cassés de ma chute que mon cœur, parce que les déflagrations s’étaient tues, je me suis levée avec un sourire niais. Par une nuit folle d’excès salvateur, d’exubérance, d’explosions, d’implosions, je me suis trouvée recroquevillée, comme ces souvenirs qui se cachent. Ils se présentent à moi, je les soupçonne de taire des détails. Je regarde la lune, le temps, que font-ils, ils me narguent. Un grand œil blanc, aussi blanc que le noir des yeux de poissons morts, sonnés par le coup violent assené sur leur tête vide, où leur pauvre existence de poisson résonne, un écho faute de son. Après tout, cet être fait de mon sang rêvait d’être un poisson, de joindre ces milliers d’êtres plus libres que nous dans le ventre de la vie. Ce stupide de frère, quelle idée il a eu, à présent dispersé, tes cendres vont dans l’air, pas en mer. Un jour, tu trouveras le repos, ta poussière d’âme quittera les alluvions et finira bien au fond, entre deux plaques tectoniques.
La nuit n’avait pas pris le large et l’horripilante brise saline s’infiltrait toujours avec une dégoûtante aisance dans mes narines. Le vide de mon estomac m’empêcha d’avoir un réflexe de régurgitation violente, que j’aurais sans aucun doute eu, avoir mangé quelque chose avant. Mes pieds réclamèrent la caresse apaisante de la poudre d’étoiles, d’étoile terrestre. Ce sable, bien moins traître que la mer, vous accueille en se déplaçant sous votre poids, sans jamais céder. Je ne pensais plus vraiment, sauf quand quelque chose piqua mon pied. Mon corps se retrouva à l’horizontal sans que j’aie eu à le décider. Ma chute m’avait mise hors de portée de ce que je supposai être un mollusque, mais je tenais à palper sa carapace de mes doigts. Finalement, la tension exercée dans mes bras me permit de saisir l’animal. Sortie du sable, je voyais bien qu’elle était vide. Mon frère l’avait connu, alors j’ai dit au petit cadavre de dire à mon frère, tu me manques, reviens, j’aimerai monter à bord de ton bateau (menteuse, je mentirais tant pour son retour), que vais-je faire et ces choses qui vous ennuient.
Le regard d’une chose s’abattit sur moi sans prévenir. Mon esprit me joue des tours, des vieux réflexes. À l’improviste, des visions s’imposent à moi, réminiscences du passé qui explosent en frôlant ma joue. Je n’étais plus vraiment certaine d’avoir encore toute ma raison, je m’étalai de mon long, je sentis un souffle sur ma joue meurtrie, brûlante de fièvre et d’eau salée. Le passé emplissait mes poumons, j’étouffais. Pourquoi moi ? Je ne voulais pas me noyer ! Je me suis levée, pour décamper. Une voix me pressait de partir, de fuir ce lieu qui entraînerait ma perte. Je ne pouvais pas obéir à cette voix, même si je le voulais. Au contraire, j’ai encore rôdé sur la plage, comme cette histoire de mère chimpanzé qui traînait le corps inanimé de son bébé en niant sa mort. Mais moi, je n’avais rien de tangible à étrenner, rien de matériel qui aurait pu finalement me forcer à reconnaître que tout était vraiment fini. À la place, je courais après des souvenirs, des images insaisissables, des voix lointaines… tout cela flottait autour de moi vu que je ne pouvais pas chasser ma mémoire hors de moi-même. J’essayais, mais tout ce que j’arrivais à faire était ce nuage lugubre qui m’engluait dans mes mouvements. En fait, il y avait un peu de lui, de moi, de nous un peu partout. C’est comme si ça sortait de moi pour que je puisse regarder ces souvenirs cruels, puis que ça rentrait après violemment en moi pour que je sente l’irrationnel désespoir m’ébranler encore plus. Oui, ma mémoire formait un filet mouvant à l’entour de moi dont les jonctions des mailles étaient crochetées.
Tout ce temps, j’ai essayé de le comprendre. Encore maintenant, je ne fais que ça. Même maman essaie encore, et pourtant les mères connaissent si bien leur fils. La réaction de papa m’a laissée perplexe. Quelques mois après, il a proposé de louer un chalet sur la côté américaine, à trois cents mètre de la plage. En tout cas, s’il a comprit mon frère, il ne nous a pas compris du tout. Maman et moi, on pensait encore à lui au présent, et papa nous parlait de vivre à côté d’une marina ! C’est probablement parce que c’était devenu un tel tabou dans la famille que nous avons approuvé cette suggestion, parce que refuser aurait été sous-entendre nos motifs. Maintenant, le tabou s’est dissipé et je regarde parfois les bateaux accostés sans haut-le-cœur, sans rage, sans peine. Lorsque la nuit est claire, je m’aventure souvent sur la plage. Les premières minutes, tout me revient en tête : la cabane en bois, ma course, mes chutes dans le sable froid, ce tourbillon d’émotions. Aller sur la plage, recréer les circonstances de ma folie passagère, c’est ma façon de ne pas l’oublier. C’est le vrai dernier moment avec lui qu’on m’a offert, où tout son être m’accompagnait le long de la grève. La plage nocturne est ainsi devenue notre lieu de rendez-vous, et j’ai parfois l’impression qu’il me parle dans la mer noire du ciel. Et moi de lui répéter inlassablement : pourquoi ? Lorsque le silence céleste m’est trop pénible, la voix à la fois triste et joyeuse de Brel comble le vide et me chuchote des chansons à l’oreille. Je pense alors automatiquement à mon frère, qui aimait autant que moi écouter les histoires du bruxellois. Moi, c’était sur terre, lui, sur son bateau de fortune. Comme une bouteille à la mer.
Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Quel idiot. Ne savait-il pas que les bateaux ne mènent pas aux étoiles, mais bien là où la Terre s’arrête?
La justice, parce que son action demande des circonstances très limitées. Est juste celui qui peut se permettre de jouer selon les règles du jeu et en sortir gagnant. Celui qui se sait promis à la défaite est parfois contraint d’outrepasser quelques interdits de morale.
L’ignorance est un luxe également dans la mesure où le savoir que nous occultons, cette puissance qu’il recèle, nous n’en avons pas besoin. Nous n’avons pas besoin de cet atout pour vivre et survivre : les nôtres nous suffisent. Celui qui ignore volontairement se trouve si riche de ce qu’il sait déjà, car il peut se permettre le désintérêt.
Le pessimisme sincère, quant à lui, est un luxe encore plus grand que l’ignorance. C’est le luxe de celui qui sait qu’il est béni, protégé par quelconques circonstances avenantes à son égard. Il peut ainsi être prophète de malheur sans être inquiété, car il se sait à l’abri. À ceux qui n’ont pas ce privilège, le pessimisme n’est pas permis dans la mesure où l’action demeure nécessaire. Le pessimisme freine trop souvent le mouvement, et est proscrit pour ceux concernés par l’objet du pessimisme en question.
Être fidèle à soi-même avant tout, agir à la hauteur de ses convictions… quelles qu’elles soient: c’est d’être toujours plus digne que celui qui suit la morale des autres. Voilà le grand luxe, l’éventuel péché ultime : la pensée personnelle. Cette capacité chèrement acquise par cette connaissance diabolisée.
Et si penser est un luxe, il ne faut pas être leurré par celle-ci. Par exemple, il ne faut pas penser que la vie punisse. Cela reviendrait à dire qu’elle puisse être volontairement mauvaise. La vie est bonne au contraire, ou sinon ne peut que l’être dans l’absence de considération des hommes capables de si peu de pitié. Cette humanité punit; non la vie. Cette humanité se venge du bonheur d’autrui, mais la vie n’en a que faire. Elle dépasse en soi ces enfantillages.
(inachevé, à suivre?)
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Et moi j’prends d’la bouteille
En attendant ton appel
Je freine, je cale et t’envoie des “call me”
Et puis j’te colle ces prénoms insensés
Qu’allaient si bien aux interdits sensés
Qui nous faisaient tant de bien, tant de bien
Elle avait une façon si naturelle de souffrir que son aisance dans le pathétique éclipsait son malheur aux yeux de tous. Les traits fragiles mais nobles, le regard vague de promesses au néant, la grandiloquence de ses silences : la vie entière lui appartenait dans toute son injustice. Si certaines personnes inspirent l’inquiétude auprès de leur entourage, ce n’était nullement son cas. Il était tout simplement impossible de penser qu’elle voudrait quitter cette vie qui lui offrait tant d’opportunités de désespoir.
Une fois au moins dans sa vie
De préférence la nuit
Sous la pluie, écouter Chet Baker
Au fond d’une Studebaker signée Raymond Loewy
Ecouter Chet Baker, pleurer sur tout ce qui s’enfuit
Se dire que c’est fini jusqu’à tout à l’heure
Et revenir en arrière à toute allure
D’un pas gracieux, elle allait d’un chagrin d’amour à un désarroi existentiel, d’un malentendu à un déchirement intérieur. Et chacun s’y voyait en elle, chacun y retrouvait ses propres chagrins : nul ne fut plus aimé que cette pleureuse mélancolique. Certains la disaient artiste, d’autres à la vieille âme et tous y voyaient une quelconque figure christique, ou du moins un bouc émissaire déjà élu de par sa sensibilité exacerbée. C’est pourquoi la certitude qu’elle souffrirait inéluctablement lui évitait ces railleries que l’on réserve aux faibles juste un peu trop forts.
Je lis sur les enseignes
Que quand on saigne des quatre veines
La force manque à la haine
Le coeur manque à la peine
Je ronge mon frein
J’atterris sans mon train
L’ascenseur est cassé
Ces chutes insensées
Me font tant de bien
C’est pourquoi tous furent surpris lorsqu’elle perdit la vie en déboulant un escalier en colimaçon. Elle fut trouvée le matin par le locataire de l’étage inférieur, au départ hâtif et valise en main. D’après les témoignages recueillis, cet inusité incident n’eut pu être prémédité, ni par la femme jalouse de son patron, ni par une quelconque main mal intentionnée. Bien entendu, personne ne remarqua le lacet de son soulier droit. Celui qui a dit que la vie ne tenait qu’à un fil ne croyait pas si bien dire.
Une fois au moins dans sa vie
De préférence la nuit
Sous la pluie, écouter Chet Baker
Au fond d’une Studebaker signée Raymond Loewy
Ecouter Chet Baker, pleurer sur tout ce qui s’enfuit
Se dire que c’est fini jusqu’à tout à l’heure
Et revenir en arrière à toute allure
Et dans le village, tous faisaient une lente procession. Ils erraient le teint livide, cherchant une autre âme usée de mille vies antérieures. Une autre âme qui pourrait supporter leurs maux, leur tristesse. N’ayant pu leur laisser un quelconque message avant ce départ accidentel, elle laissait un vide dans le ciel gris d’un mois de mai sans bourgeons. À tous, cette inconnue manquait terriblement. C’est en se comparant que l’on se console, et désormais cette comparaison ne pourra plus avoir lieu. Rien ne manque plus que ce que l’on n’a jamais eu et que l’on ne pourra jamais avoir.
Ecouter Chet Baker, pleurer sur tout ce qui s’enfuit
Se dire que c’est fini jusqu’à tout à l’heure
Et revenir en arrière à toute allure
J’écoute Chet Baker, Chet Baker
J’écoute Chet Baker, à tout à l’heure…
Vanessa Paradis, Chet Baker, Divinidylle
DIALOGUE ENTRE UNE GUERRE ET UN FUSIL
Il la saisit au niveau des bras
Fermement il agite son torse démantibulé
« Ça suffit ça suffit, »entend-on
La lumière s’ouvre
Combien long est une mascarade
« Long le fleuve qui mène au ciel »
Tranquille, non!
Les enchaînés se traînent les pieds
« L’un en avant! L’autre! L’un! L’autre! » la voix crache
S’encourager dans un périple vers le trou noir
L’inconnu semble magnanime face à la peur
L’espoir se prosterne devant la violence
« Donnez-moi votre espoir vous n’en aurez pas besoin »
« Coups de consonnes »
« DICTATURE! » pourquoi
Comment
Le vol de l’oiseau
Dans un ciel bombardé
« Admire les cratères » on en voit si peu dans une vie
Ah oui?
Eh oui!
Ces chairs martelées
Béant frappe frappant
On n’attend plus la voix du haut-parleur
« Chaque jour un de tes frères meurt sinon plus »
« Qui es-tu que me dis-tu »
« Je ne t’écoute pas », les voix meurent sans l’ombre d’un écho
Tout est plus rapide que la balle du fusil
Même le sifflement est inaudible
« Une onde m’a touchée »
« Écoute-moi »
« Je me tairai »
« AUSSI LONGTEMPS QU’IL FAUDRA MES FRÈRES! »
« Cette putain de tranchée de vie de monde de malheur qui n’en finissent plus »
« Pourquoi n’ai-je pas accès à mon lot de lamentations moi aussi »
« J’exige mon dû »
Mais aucune solde n’est à zéro
Même si les possibilités impossibles comptent
Ta dette prévaut
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- à ce qu’on dit dans les chœurs à vent -
Nous habitons ensemble ce mot percé comme un os
Tout à la fois blessés lumineux morcelés confondus
Voici un extrait d’un splendide recueil intitulé “Poèmes de la froide merveille de vivre” écrit par Pierre Morency. Il y a un autre passage que je trouve magique, et tant d’autres. Hier, je me suis fait ce plaisir facile: larguer mon sac, mon manteau et mes livres d’école sur le plancher au milieu d’une allée déserte, parcourir d’une main fébrile des vieux livres bien cachés dans leur anonymat, puis m’asseoir par terre au milieu de mon débarras pour lire des vers. Puis, si la magie s’opère, être enlevée par des mots à mille lieues du gris de ce monde.
Classé dans : Écrits
Pour l’instant.
Le monde ne me dit rien; je ne lui dis rien.
Classé dans : Le reste
